Xavier Timbeau: « Le plan Juncker ne marche pas »

Xavier Timbeau

Le groupe d’instituts européens iAGS prévient que « la reprise économique dans la Zone Euro est sur un seuil critique» dans un rapport publié aujourd’hui. L’iAGS réunit OFCE (France), AK Wien (Autriche), ECLM (Danemark) et IMK (Allemagne).

Xavier Timbeau est économiste, directeur principal de l’OFCE.

Comment se présente l’économie européenne pour l’année 2016 ?

Pour les deux prochaines années, la croissance pourrait atteindre presque 2 % dans la zone euro, ce qui peut sembler positif. Mais il y a des bémols importants. Le recul des prix du pétrole est temporaire, et l’évolution des économies émergentes représente un risque potentiel.

Le facteur le plus préoccupant, c’est que le rythme actuel de la reprise est trop lent pour assurer un redressement du marché du travail significatif. Nous assistons à une montée du sous-emploi : beaucoup de gens dans toute la zone euro se découragent et ne cherchent même plus de travail, surtout en Espagne, en Italie et en France.

Ils finissent par sortir des chiffres du chômage, ce qui donne une fausse impression.

Cette croissance positive et sans emploi, est-elle conjoncturelle ou liée à l’évolution structurelle de l’économie ?

Il n’est pas impossible qu’il s’agisse d’une situation structurelle. Dans ce cas, sur longue période, on assistera à un recul des salaires pour s’ajuster à cette nouvelle situation. Mais ce n’est pas ce que l’on observe aux États-Unis et au Royaume-Uni, où la croissance ne sous-tend pas moins d’emploi. En revanche, la vraie différence entre les deux continents est le niveau d’investissement.

L’Europe est un continent où la main-d’œuvre est bien formée, et les infrastructures bonnes : pourquoi l’investissement est-il faible ?

Attention, il faut modérer le diagnostic sur les infrastructures. L’Allemagne a sous-investi dans ses infrastructures pour privilégier la baisse de la dette publique par exemple, et c’est le cas de nombreux pays qui se sont vus contraints de faire de même, comme l’Irlande, la Grèce, l’Italie, l’Espagne. L’investissement public a été clairement sacrifié.

Et en général, l’investissement des ménages est à un point bas. L’éclatement de la bulle immobilière et la crainte du chômage incitent au contraire les ménages à épargner.

Mais c’est surtout l’investissement privé qui est inquiétant. Il reste très faible, le déficit est criant par rapport aux États-Unis, et c’est une source de problèmes futurs pour l’économie de la zone euro.

Pourquoi un tel décalage ?

Le manque d’investissement est aussi un symptôme : celui de l’incertitude quant au futur de la zone euro. Il y a un point d’interrogation énorme sur le futur de cette union. L’excédent courant de la zone euro est considérable : à 40 milliards de dollars, il est deux fois plus important que celui de la Chine ! Les Européens épargnent plutôt que de consommer, comme s’ils s’inquiétaient de l’avenir.

Qui est responsable ?

L’excédent courant de la zone est surtout celui de l’Allemagne finalement, donc il faut que le pays recommence à investir de façon urgente. Comme les autres pays ont la même monnaie, cet excédent a des conséquences négatives sur les autres pays. La politique monétaire est très efficace dans cette situation, on le voit depuis deux ans. La BCE est parvenue à rétablir un taux de change plus faible pour l’euro. Mais cela ne sera pas éternel. Dès que la BCE interrompra sa politique monétaire expansive, on risque de plonger dans une situation déflationniste, comme le Japon des années 1990. C’est pourquoi il faut une politique de la demande active en zone euro.

Qui prendrait quelle forme ?

Il faut relancer l’investissement. Mais vraiment ! La Commission européenne a fait le même diagnostic. Seulement… le plan Juncker lancé il y a un an ne marche pas ! L’effet de levier promis, sur lequel nous avions des doutes, ne se concrétise pas du tout, et les investissements privés que l’on nous a promis n’arrivent pas.

Pourquoi ça ne marche pas ?

Il y a ce problème de fond de crédibilité de la zone euro. Est-ce que l’euro existera toujours dans quelques années ? Personne ne sait. Et du coup il y a des doutes sur la politique budgétaire qui sera menée dans le futur. Et puis il y a des interrogations sur les taux de chômage, qui inquiètent.

La Banque européenne d’investissement a néanmoins accéléré ses investissements grâce au plan Juncker

C’est vrai, mais elle investit surtout dans les zones où les besoins sont moins importants… par exemple depuis 2009 elle a beaucoup investi en Autriche. C’est bien, mais l’urgence porte sur l’Espagne, l’Irlande, l’Italie…

Est-ce que le processus d’intégration économique de la zone euro est sur pause ?

Disons que les disparités s’accentuent depuis la crise. Il y a des divergences entre pays et régions. Le processus de convergence s’est interrompu. Or, c’était un des ciments de la construction européenne. Mais la promesse de prospérité ne s’est pas confirmée.

En plus d’inégalités régionales, on constate aussi des inégalités sociales plus importantes.

Les effets de richesse négatifs, au départ, touchaient surtout les riches. Maintenant, les bulles ont éclaté, les prix se maintiennent ou remontent, mais le chômage est de longue durée et les peu diplômés ne trouvent pas de travail. C’est une situation où l’on commence à observer des cas de pauvreté induite. Les enfants de gens qui travaillent tout en gagnant peu ont plus de difficultés d’accéder à l’éducation, par exemple. Ce qui constitue un paysage qui évolue vers plus d’inégalités ; c’est un facteur de déstabilisation très forte pour l’Europe. Qui explique d’ailleurs cette tentation de s’en débarrasser, de l’UE.

Le tableau est donc bien sombre !

Le diagnostic peut être noir, mais on a des opportunités pour en sortir ! On pourrait réenvisager l’investissement public, il s’agit d’un levier intéressant. L’argent de l’État investi dans des actifs ne perd pas de valeur, puisque le passif s’équilibre avec le passif. Mais il faut faire de vrais investissements, pas d’aéroports inutiles qui n’auront aucune valeur au final. Plutôt des éoliennes !

La transition énergétique pour sauver l’euro ?

La piste du changement climatique est un secteur d’investissement prioritaire. Si on mettait un prix du carbone élevé, on pourrait déclencher un vague d’investissement orienté vers la transition énergétique. Avec 2 % du PIB européen investi dans la transition énergétique, on aurait aucune chance de s’enfermer dans le piège de la déflation, qui risque d’aboutir à l’éclatement de la zone euro et de l’Union européenne. Ce qui est dommage, c’est que la Commission européenne semble avoir une attitude un peu suicidaire face à cela. Plutôt que de proposer une porte de sortie, elle reste paralysée, ce qui risque d’aboutir à l’éclatement de la zone.

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