FACTCHECKING : la pêche en eau profonde, combien de divisions ?

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Après 18 mois de débat animés, le Parlement européen a refusé la proposition de la Commission d'interdire progressivement la pêche en eaux profondes. Quelque 400 navires seraient concernés pour les défenseurs de la pêche. Mais seulement une dizaine selon les défenseurs des poissons.

Le débat sur la pêche en eaux profondes ne concerne pas tellement les poissons. C'est plutôt la question des emplois qui inquiète. C'est en tout cas ce sujet qui a fait mouche auprès des députés, amenés à se prononcer hier sur la pêche en eau profonde dans l'Union européenne.

La proposition de la Commission datée de 19 juillet 2012 visait à supprimer progressivement la pêche au chalutage en eau profonde, afin de protéger espèces en danger et fonds marins. Longuement discuté au Parlement européen, le projet soumis aux voix sous forme d'amendement hier a eu du mal à départager les élus. Il a finalement échoué, à 16 voix près, avec 342 voix contre et 326 pour. Le texte de compromis général sur la pêche en eau profonde a lui été adopté à une grande majorité.

L'argument du nombre d'emplois concernés a pesé.

758 navires d'un côté, 11 de l'autre

Selon Isabelle Thomas, eurodéputée bretonne PS et très impliquée sur les questions de pêche, « 758 navires auraient été concernés à plus ou moins grande échelle, avec 4 ou 5 hommes à bord. Et un emploi à bord représente 4 à 5 emplois à terre. »

Soit un total de 16.000 emplois entre la France, l'Espagne, le Portugal, mais aussi le Royaume-Uni ou la Lituanie. Or, près de 300 de ces navires seraient en France, ce qui explique que la France soutienne la position a priori peu écologique de continuer à pêcher en eau profonde.

Mais ces chiffres ne font pas l'unanimité. Selon l'ONG Bloom et les Verts, au contraire, seulement onze navires pratiquent la pêche en eau profonde au chalut plus de 3 jours par an.

Dans une étude commanditée par Bloom à PriceWaterhouse Coopers en 2008, ils étaient 32. En tout cas, très peu. Et selon les chiffres de la Commission, la pêche en eau profonde représentait moins de 1,5 % des prises totales de la pêche européenne.

La pétition pour faire interrompre la pêche en eau profonde a récolté 750.000 signatures, ce qui atteste d'une vraie mobilisation.

Des poissons d'eaux profondes qui s'aventurent en surface

Pour Yannick Jadot, eurodéputé vert, « la question de la pêche en eau profonde est surtout politique, il y a une vraie mobilisation de la population alors que la société d'Intermarché, la Scapêche, dispose de plusieurs chaluts et fait du chantage à l'emploi. »

La comptabilité à géométrie variable de la pêche en eaux profondes s'explique par le fait que la Commission proposait d'interdire la pêche de poissons d'eau profonde (soit à plus de 600 mètres de profondeur) ; mais ces poissons s'aventurent parfois en dehors de ces zones. Le nombre de bateaux impliqués est donc légèrement plus important que les chiffres avancés par l'association Bloom. Mais compliqué à comptabiliser. « Très peu de marins vivent vraiment de cette pêche », assène l'association.

Des fonds marins troubles

Ce qui est sûr, c'est que les fonds marins sont troubles : leur population en poisson reste peu connue, et les chiffres exacts du nombre de grenadiers pêchés ou du nombre de requins rejetés en mer sont mystérieux. Du coup, les chiffres fantaisistes règnent dans les deux camps.

Un des arguments de Bloom repose ainsi sur l'absence de rentabilité des bateaux pratiquant la pêche en eaux profondes. Or l'ONG évalue le coût de la pêche en eau profonde en attribuant une valeur aux poissons rejetés en mer (qui n'ont par définition pas de valeur marchande) et en gonflant le prix du carburant.

La volte-face du rapporteur du texte, un député grec du nom de Kriton Arsenis qui a décidé de voter contre la veille du vote, n'a rien arrangé à la lisibilité du projet.

Un lobbying spectaculaire

Et le lobbying intense des ONG aurait eu un effet overdose auprès de certains. Durant la session de novembre, des poissons géants accueillaient les députés à l'entrée du Parlement. À Paris, au-dessus du départ du train Thalys à la Gare du Nord, l'ONG Bloom avait placé une affiche géante incontournable pour qui envisageait gagner Bruxelles entre octobre et décembre.

« J'ai été soufflé par le supplément en papier glacé qui nous a été livré à l'entrée du Parlement, si c'était le lobby du tabac qui faisait ça, on crierait à la manipulation ! » s'énerve un député.

Des dépliants imprimés sous la bannière International New York Times et montrant un genre de calamar rouge sur fond noir avaient été distribués aux députés juste avant le vote, mardi 10 décembre. Il était signé des ONG Bloom, Oceana, Seas at Risk, deep sea Conservation Coalition, Greenpeace et WWF. 

La Commission européenne a proposé en 2012 d'interdire le chalutage en eaux profondes qui s'avère destructeur pour la biodiversité. Le Parlement européen, qui discutait du projet depuis un an et demi, a adopté un amendement rejetant l'interdiction du chalutage en eaux profondes, mais délimitant les zones où la pêche pourra être pratiquée.

  • 2014 : Les États membres doivent encore définir leur position au Conseil. Les députés essaieront ensuite de conclure un accord, qui devra être approuvé par le Parlement en seconde lecture l'an prochain.

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