Les États renaclent à affronter les risques du changement climatique

Global warming can lead to extreme weather. [Shutterstock]

Le rapport du Giec appelle à mettre en œuvre au plus tôt des stratégies d’adaptation. Mais le message est rendu peu lisible par les Etats qui peinent à assumer leurs responsabilités sur le climat.

La nature des risques liés aux changements climatiques est de plus en plus claire, bien que l’évolution du climat doive continuer à produire des surprises. (…) Les risques à venir imputables aux changements climatiques dépendent largement de l’ampleur de ces changements. Un réchauffement croissant augmente la probabilité d’incidences graves et généralisées pouvant être surprenantes voire irréversibles ». Tel est le principal message du nouveau rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) rendu public ce lundi 31 mars.

Néanmoins, peu d’éléments concrets se détachent de la synthèse de ce rapport, compte tenu de la variabilité régionale des phénomènes étudiés, mais aussi (et surtout ?) du travail minutieux des représentants des 195 Etats participant au Giec. Ces derniers ont, semble-t-il, fait leur possible pour expurger la synthèse finale des informations et graphiques les plus explicites…

Pendant une semaine, les experts du Giec et les représentants des Etats étaient réunis à Yokohama (Japon) pour conclure les travaux du deuxième groupe de travail (WG2) en charge d’évaluer les impacts des changements climatiques, la vulnérabilité et l’adaptation. Le résumé à l’attention des décideurs, qui synthétise en 44 pages les quelque 2.000 pages du rapport complet, remplace en tant que document de référence, son prédécesseur publié il y a sept ans. Il s’agit de la cinquième publication de ce rapport après celles de 1990, 1995, 2001 et 2007.

S’adapter sans attendre de subir

Si « le groupe permet de se faire une idée du climat futur », explique Hervé Le Treut, directeur de l’Institut Pierre-Simon Laplace, il ne propose pas de solutions d’adaptation toutes faites mais « une méthodologie, un guide ». Contrairement au premier volume de ce cinquième rapport, il n’y a donc pas de grandes conclusions, mais plutôt une série d’observations des impacts actuels et à venir, ainsi que des exemples de stratégies d’adaptation qui varient selon les contextes locaux. En conséquence, pour la première fois le rapport est scindé en deux parties : une première partie générale et une seconde qui aborde les conséquences régionales par le biais de synthèses continentales.

Le rapport tente aussi de montrer la continuité entre le présent et le futur ainsi qu’entre les modifications naturelles des écosystèmes et les perturbations anthropiques. Il débute donc par le détail des observations actuelles, poursuit avec des projections en fonction des changements climatiques possibles d’ici à la fin du siècle et conclut avec les stratégies d’adaptation permettant d’améliorer la résilience des écosystèmes et des sociétés humaines.

Autre grande conclusion du rapport : l’adaptation incrémentale, c’est-à-dire l’adaptation marginale et dépendante des impacts ressentis, n’est pas idéale. Il faut plutôt envisager une adaptation globale, sans attendre d’être confronté aux premiers impacts.

Une synthèse très politique

Cependant, au-delà de ces quelques conclusion, le rapport est pauvre en données concrètes. Il faudra aller fouiller les 2.000 pages du rapport complet pour se faire une idée de ce qui attend l’humanité. En cause, le travail de certains Etats qui ne souhaitaient pas voir figurer dans le rapport de synthèse certaines conclusions du document principal.

Un exemple illustre parfaitement ce travail d’édulcoration du résumé effectué par les représentants des Etats participant au Giec. Le graphique synthétisant les impacts prévisibles (voir encadré) devait marquer par deux droites horizontales les seuils de +2°C et +4°C par rapport à l’ère industrielle. Les risques encourus au-delà d’une hausse de 2°C, soit la hausse sur laquelle la communauté internationale cherche à s’entendre, aurait alors été immédiatement visibles. Un tel graphique aurait alors tout eu du symbole synthétisant autant que faire se peut des centaines d’études. Mais lors des discussions entre Etats, deux camps se sont affrontés : les pays les plus menacés souhaitaient fixer le seuil bas à 1,5°C (soit l’objectif qu’ils souhaitent voir adopter par la communauté internationale) et un groupe de pays mené, semble-t-il, par le Canada a demandé, et obtenu, le retrait des deux seuils. Officiellement, tracer de telles lignes reviendrait à émettre des recommandations aux décideurs, alors que le Giec doit se limiter à présenter les faits. C’est certes vrai, mais sans ces deux lignes, le graphique perd tout son intérêt…

© Giec

Même chose, concernant l’évaluation, pourtant cruciale, des coûts d’adaptation. Officiellement, la « vision parcellaire » de ces coûts justifie l’absence de chiffrage dans la synthèse destinée aux décideurs. Néanmoins, la réalité semble plus triviale : alors que la communauté internationale négocie actuellement le montant et le financement du fonds international d’adaptation pour la période post-2020, certains Etats ont refusé de voir inscrit dans le résumé du rapport du Giec un chiffrage qui aurait servi de référence incontournable dans ces négociations. Et pourtant, la version originale du résumé stipulait bel et bien que l’adaptation coûterait entre 4 et 119 milliards de dollars par an… Cette fourchette a disparu du document final et n’apparaît plus que noyée dans les quelque 2.000 pages du rapport complet.

Enfin, deux autres schémas ont disparu de la version définitive : celui sur la fonte des glaciers et celui sur les risques menaçant les forêts. En l’occurrence, certains pays jugeant que les données les concernant n’étaient pas suffisamment robustes ont obtenu le retrait de ces deux figures. Et pourtant, une part non négligeable des ressources en eau de l’humanité dépend des glaciers…

Des phénomènes connus mais peu lisibles

En conséquence, au delà du message sur l’indispensable adaptation aux impacts des changements climatiques, le résumé ne vient que confirmer, de façon assez floue, des faits bien connus des spécialistes, voire du grand public.

Parmi les principaux impacts attendus, figure la modification des rendements agricoles. Cependant, l’information présentée dans la synthèse est peu lisible. L’impact le plus fort devrait concerner le blé qui pourrait afficher une baisse de rendement, au niveau mondial, d’environ 2% par décennie. Mais cette évaluation n’est qu’une médiane et les études font apparaître des variations comprises entre 0 et -5%. Par ailleurs, cette évaluation globale ne dit rien des variations locales qui peuvent être plus importantes. Même constat pour le riz : si la médiane est plutôt rassurante, puisqu’aucune variation de rendement au niveau mondiale n’est annoncée, les études citées annoncent pourtant des modifications de rendement comprises entre +0,5 et -3,5%. Là encore, la variabilité locale n’est pas prise en compte.

De même, si la hausse du niveau des océans et l’augmentation des précipitations violentes devraient augmenter les risques d’inondation des côtes et des plaines alluviales, il est très difficile de tirer une règle générale. En effet, la hausse des océans enregistrée au XXème siècle est de 20 cm, mais la réalité varie fortement comme le montre l’exemple de l’archipel polynésien de Tuvalu qui a enregistré une élévation de l’océan Pacifique le long de ses côtes de l’ordre de 50 cm au cours des cinquante dernières années.

Côté adaptation, les capacités des écosystèmes et des espèces les composant varient selon des facteurs biologiques (en terme de renouvellement des populations ou capacité de déplacement, par exemple), les stress subis (en particulier la destruction des habitats et la compétition avec les espèces invasives) et la richesse génétique des populations. En l’occurrence, les insectes disposent d’une bonne capacité d’adaptation à des changements climatiques modérés. Ces éléments expliquent que la vitesse de migration des espèces vers les pôles, que de nombreux chercheurs ont étudiée, soit si hétérogène. Elle peut atteindre plus de 100 km par décennie pour certaines espèces de poisson ou au contraire être difficilement mesurable pour certaines espèces végétales.

Réactions

"La Terre est dans le pétrin", résume le WWF, qui estime que le rapport du GIEC "renforce un constat qui fait réfléchir: le changement climatique est réel, il survient maintenant et il affecte les vies et les moyens de subsistance des populations, aussi bien que les fragiles écosystèmes dont dépend la vie".

Contexte

Le Groupement Intergouvernemental sur le Changement Climatique a pour mandat d'évaluer, sans parti pris et de manière méthodique et objective, l'information scientifique, technique et socio-économique disponible sur la question de l'évolution de climat.

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