Matières premières : vers une guerre des ressources mondiales ?

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Alors que l'Europe tente de s'assurer un accès sans distorsion aux matières premières pour ses industries, les conflits commerciaux sur les restrictions à l'exportation constituent des sources de tension croissante au sein du commerce international. En effet, les pays en développement défendent leur droit à réduire l'accès du reste du monde à leurs ressources afin de soutenir le développement de leurs économies nationales.

« L'Histoire mondiale fut influencée par des guerres pour les ressources et la colonisation européenne de l'Afrique s'est opérée en grande partie pour acquérir un contrôle sur les matières premières », a expliqué Mogens Peter Carl, l'ancien directeur général de la DG Commerce à la Commission européenne.

Mardi (1e mars), M. Carl, qui travaille aujourd'hui comme conseiller sénior chez Kreab Gavin Anderson, une consultance en communication, a déclaré à Bruxelles que le danger d'une guerre des ressources était encore présent aujourd'hui, mais uniquement sur le plan commercial.

L'UE est déjà fortement dépendante des importations de matières premières pour son industrie. Le taux de dépendance pour les minerais varie de 48 % pour le minerai de cuivre à 78 % pour le nickel et atteint 100 % pour des matériaux comme le cobalt, le platine ou le titane.

Du fait de sa dépendance aux importations, la stratégie de l'UE sur les matières premières, mise à jour en février de cette année, place un accent particulier sur la lutte contre les restrictions à l'exportation, ce qui comprend les taxes, les interdictions d'exporter et la régulation.

Le monde assiste déjà à une guerre des ressources aujourd'hui, a expliqué M. Carl, faisant référence à une série de conflits commerciaux causés par les restrictions chinoises quant à l'exportation des terres rares.

« La Chine restreint ses exportations mais permet aux entreprises locales de les utiliser et de les transformer en produits finis, c'est ce qui est source de conflit », a-t-il précisé.

Les restrictions à l'exportation permettent à l'industrie de transformation chinoise de se développer et de devenir plus compétitive sur les marchés mondiaux et au final d'entraver la compétitivité des entreprises de l'UE.

En octobre dernier, des entreprises allemandes se sont plaintes de la pression qu'elles subissaient de Pékin pour accroître leurs investissements en Chine afin de sécuriser leur accès aux terres rares.

Les revenus de l'exportation représentent le développement économique de l'Afrique

Toutefois, l'indignation de l'UE face aux quotas d'exportations de terres rares chinoises n'est qu'un exemple d'une politique européenne plus large visant à lutter contre les restrictions, les régulations et les taxes à l'exportation dans les pays en développement, et ce afin d'assurer un approvisionnement continu pour l'industrie européenne à des prix compétitifs.

De nombreux pays en développement dépendent fortement des exportations de matières premières, et la plus grande partie de leurs revenus est issue des taxes à l'exportation qui peuvent être utilisées pour promouvoir l'industrialisation et le développement économique au niveau national.

En effet, les efforts de l'UE pour libéraliser le commerce et s'assurer un accès illimité aux précieuses ressources des pays africains ou autres sont considérés par ces nations comme une tentative d’entraver leur développement économique.

En février, Oxfam International, une ONG qui lutte contre la pauvreté et l'injustice, a descendu en flèche un document publié par la Commission européenne qui identifiait les accords commerciaux comme un des trois piliers de la stratégie de l'UE sur les matières premières. Pour cette ONG, les promesses de l'UE pour un meilleur partenariat avec l'Afrique ne sont rien de plus qu'une « façade pour une stratégie diplomatique et commerciale rigoureuse ».

Selon Oxfam, l'Union cherche seulement à satisfaire ses intérêts commerciaux dans ses relations avec les pays en développement, avec peu d'efforts visant à assurer des avantages mutuels.

L'exécutif de l'UE tente non seulement de forcer les pays en développement à interdire ou à diminuer les taxes à l'exportation, souligne Oxfam, mais aussi de « négocier de nouvelles règles sur l'investissement qui donneront aux compagnies européennes un accès sans précédent aux matières premières des pays en développement dans les mêmes, voire avec de meilleures conditions que les entreprises locales ».

Qualifiant l'industrie minière africaine de « patate chaude », Frank Hoffmeister, chef de cabinet adjoint pour le commissaire européen au commerce, Karel de Gucht, a souligné que l'Afrique disposait de quelques unes des plus grandes ressources au monde de minerais non exploitées.

Cependant, alors que l'UE reste le principal partenaire commercial du continent, sa part décline alors que la Chine développe ses relations commerciales en Afrique, a expliqué M. Hoffmeister, ajoutant que le commerce entre l'Afrique et la Chine avait été multiplié par dix entre 2002 et 2008, passant de 10 à 140 milliards d'euros.

OMC : une « non-solution »

L’Europe n'est pas sûre de la réponse qu'il faudrait apporter aux restrictions à l'exportation imposées par les pays en développement, car ceux-ci font souvent part d’inquiétudes justifiées concernant le développement économique des pays exportateurs et parce que les partenaires de l’UE perçoivent souvent la diplomatie commerciale européenne comme une pression.

Rufus Yerxa, directeur général adjoint de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), a reconnu que les restrictions à l'exportation constituaient clairement une « source de tensions croissantes » qui générait de nouveaux conflits.  

Mais M. Yerxa a noté que l’OMC ne possédait aucun accord spécifique pour réglementer le commerce des matières premières et que de nombreuses questions s’y rattachant étaient en fait gérées en dehors de ses structures. Ces questions comprennent la propriété des ressources naturelles, les politiques d’investissement, la protection de l’environnement et la lutte contre la corruption dans les transactions commerciales internationales.

Il a affirmé que les règles de l’organisme avaient été créées à l'origine pour gérer le protectionnisme relatif aux importations plutôt que les restrictions sur les exportations. Les règles de l’OMC sur ce point doivent encore être testées, a-t-il fait remarqué.

Une affaire en cours sur les matières premières à l’OMC, soulevée par l’Union européenne, les Etats-Unis et le Mexique à l’encontre de la Chine en 2009 devrait apporter davantage d’orientations, a déclaré M. Yerxa.

Il a également souligné que l’OMC était une organisation qui s’appuyait sur le consensus et que toute nouvelle règle d’envergure internationale devait obtenir l’accord de tous pour être créée.

Les solutions se trouvent au sein de l’UE elle-même

Pour l’ancien directeur général de la DG Commerce à la Commission européenne, Mogens Peter Carl, se concentrer simplement sur le commerce et les restrictions à l'exportation ne résoudra que les problèmes relatifs aux matières premières à court et moyen terme. La menace potentielle de pénurie à long terme demeurera, a-t-il mis en garde.

Selon M. Carl, les négociations internationales représentent seulement 10 % de la solution totale de l’accès aux matières premières, alors que l’exploration et l’exploitation futures des nouvelles ressources pourraient offrir un supplément de 20 %. Pendant ce temps, « la majeure partie de la solution, 70 %, se trouve à portée de main », a-t-il dit, évoquant le contrôle interne de l'Europe sur les activités telles que la collecte des déchets et le recyclage, les exportations de déchets et la promotion de la recherche sur la substitution et la récupération.

M. Yerxa, de l’OMC, a également affirmé que les mesures commerciales étaient habituellement « la seconde meilleure option politique en réponse aux problèmes associés aux matières premières ». Pour lui, la meilleure option est la politique interne, parce qu’elle traite les problèmes dans leur globalité et « sans distorsion ».

Frank Hoffmeister, responsable adjoint du cabinet du commissaire européen au commerce Karel de Gucht, a déclaré que puisque la demande en matière première avait temporairement augmenté, l’UE devait se concentrer sur les matières stratégiques et sur la limitation des exportations illégales de déchets.

Il a également fait remarqué que l’OMC disposait d’opportunités limitées pour agir sur les restrictions à l'exportation parce qu’il y avait « peu de soutien sur ce point dans ce cycle de Doha », l’instrument principal dont dispose l’Europe en matière de libre échange et d'accords bilatéraux.

M. Hoffmeister a déclaré que l’OCDE pourrait devenir un forum alternatif efficace  « pour faire avancer la compréhension commune » de ce qui constitue une restriction à l'exportation justifiée, citant l’environnement, la santé et la sécurité alimentaire en exemple. Des « exceptions injustifiées » incluraient des raisons protectionnistes issues de la politique industrielle, comme celles que l’on voit dans certaines économies émergentes, a-t-il dit.

Une coalition de groupes qui oeuvrent pour le commerce équitable, dont Traidcraft, Oxfam et Aitec, affirment que la politique actuelle de l'UE sur les matières premières est largement menée par les entreprises européennes pour assurer un meilleur accès à des matières premières moins chères. Ils accusent la Commission européenne d'imposer des politiques commerciales et d'investissement aux pays pauvres qui vont à l'encontre de leur droit à choisir des politiques économiques qui leur assureraient que leurs matières premières sont utilisées pour leur population et la sauvegarde de l'environnement.

Alors que les groupes reconnaissent bien entendu que l'Europe a besoin de matières premières pour ses industries, ils insistent sur le fait que ce besoin ne devrait pas être satisfait au dépend des personnes et des moyens de subsistance des pays en développement.

En amont du Conseil Compétitivité de l'UE de la semaine prochaine, le lobby des entreprises européennes, BusinessEurope, demande aux ministres d'exprimer leur engagement pour la sécurité de l'approvisionnement des matières premières en Europe en aboutissant à un consensus international visant à soutenir un commerce sans distorsion des matières premières au sein de l'OCDE, de l'OMC et du G20.

Le groupe a également souligné la nécessité de meilleures conditions pour l'extraction des matières premières en Europe, le développement de marchés secondaires des matières premières au sein de l'Union et davantage d'innovation afin de sécuriser l'approvisionnement.

En novembre 2008, la Commission européenne a présenté une nouvelle stratégie intégrée sur les matières premières, proposant trois piliers pour formuler une réponse politique de l'UE aux différents défis lies à l'accès aux ressources mondiales :

Depuis lors, un groupe d'experts de l'UE a identifié 14 matières premières comme étant « cruciales » pour les hautes technologies et les éco-industries dans l'UE et a suggéré que la diplomatie de l'Union soit revue pour que les entreprises puissent avoir un accès plus aisé à ces matières à l'avenir.

Pour les experts, le caractère « essentiel » de ces matières premières relève de leur production qui se concentre dans une poignée de pays, à savoir la Chine, la Russie, le Congo et le Brésil. Il est également difficile de les substituer par des matières plus communes et de les recycler.

Une version mise à jour du plan 2008 fut présentée en février cette année, et les questions relatives aux matières premières font à présent partie intégrante des accords de libre-échange de l'Union.

  • 9-10 mars 2011 : le Conseil Compétitivité de l'UE abordera la question des matières premières et de leurs marchés.

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