L’Europe tente de sauver l’anguille menacée par le crime organisé

La Commission européenne propose d’interdire la pêche dans l’Atlantique de l’anguille, dont 95 % de la population a déjà disparu.  Mais l’industrie pèse des millions d’euros, et le commerce illégal est florissant.

Les anguilles sont des animaux mystérieux nés il y a plus de 100 millions d’années dans la mer des Sargasses dans les Caraïbes, et transportés par le Gulf Stream vers les côtes européennes, l’Égypte, et jusqu’en Norvège.

Là-bas, les bébés anguilles, appelés « alevins », remontent les courants pour atteindre des bassins d’eau douce, où ils se développent pendant 20 ans avant de reprendre leur voyage vers les Caraïbes pour y pondre.

Mais depuis les années 1980, le nombre d’anguilles atteignant l’Europe a chuté de 95 %, et des déclins similaires sont observés aux États-Unis et en Asie.

Les scientifiques pointent du doigt une combinaison de facteurs : la surpêche, les parasites, les barrières créées par l’humain à la migration des anguilles comme les déviations de cours d’eau. Et plus récemment, le commerce illégal.

« L’histoire de l’anguille est l’histoire d’une lutte contre l’ingénierie humaine ces dernières 150 années », explique Andrew Kerr, du groupe Sustainable Eel (anguille durable).

AMBER, un projet de recherche financé par l’UE cartographie plus de 1,3 million de barrières (turbines, barrages, pompes à eau) qui font obstacle et tuent les poissons migrateurs comme les saumons ou les anguilles.

Contrairement à tous les autres poissons, l’anguille ne peut pas être élevée : aucun scientifique n’a jamais été témoin d’un accouplement d’anguilles. Donc tous les efforts pour sauver les stocks reposent sur la prise d’alevins dans la nature.

La reconstitution des stocks en élevant des anguilles pour les relâcher plus tard dans la nature a donné quelques résultats depuis la mise en place de cette méthode, mais depuis 2015, peu de progrès ont été observés.

Des saumons à gogo attendus en Normandie après la destruction de barrages

La démolition de deux grands barrage sur le fleuve de la Sélune, dans la Manche, devrait permettre le retour de poissons migrateurs et moins d’émissions de méthane. Il s’agit du projet de destruction de barrages le plus ambitieux d’Europe .

Droit des anguilles

En 2007, l’UE a adopté un règlement pour sauver les anguilles de l’extinction et a demandé aux États membres d’atteindre un « objectif d’échappée » (proportion de poissons capables d’atteindre la mer et de pondre) de 40 %. Au total, 19 pays européens ont promis de sauver les anguilles en limitant la pêche, en réduisant les barrières humaines et en repeuplant les rivières et les marais avec des anguilles élevées.

Dans sa dernière proposition, la Commission européenne cherche à « interdire la pêche des anguilles dans toutes les eaux européennes, suite à l’avis scientifique soulignant l’importance d’arrêter la pêche des géniteurs jusqu’à avoir la preuve irréfutable que l’état du stock s’améliore.

Mais l’interdiction de la Commission sur la pêche maritime de l’anguille n’a pas d’impact sur le commerce illégal, selon Florian Stein, chercheur sur le sujet : « C’est très bien sur le papier, mais c’est très insignifiant, car il n’y a pas beaucoup de pêche à l’anguille là-bas. Interdire la pêche dans les eaux marines ne sauvera pas l’anguille. »

La compétence de l’UE en matière de réglementation de la pêche s’arrête au littoral – les eaux douces, où la plupart des pêcheries d’anguilles (et le braconnage d’alevins) ont lieu, relève de la prérogative des États membres. Et seule la France a adopté un quota d’anguilles, qui semble peu appliqué, selon les rapports.

L’anguille, ou l’ivoire européen

Qui plus est, malgré le fait qu’en 2009, l’UE a interdit tout commerce d’anguilles, chaque année, la moitié des captures européennes totales d’alevins sont clandestinement exportées d’Europe vers la Chine, où ils sont élevés, engraissés et vendus sous forme d’anguilles grillées.

« La culture de l’anguille en Asie, surtout au Japon, est très dominante », explique Florian Stein. « Je ne peux pas vraiment penser à un produit européen aussi populaire que l’anguille au Japon. Ils ont même un jour férié de l’anguille. La valeur culturelle est énorme. »

Et la valeur économique aussi : alors qu’un kilo d’alevins d’anguille se vend entre 100 et 300 € sur le marché légal européen, il peut être vendu illégalement pour 1 500 € ou même plus, parce que pour chaque kilo d’alevins, des millions d’euros de bénéfices peuvent être réalisés.

Juan Luis García a dirigé une opération conjointe d’Europol qui, en 2016, a conduit à l’arrestation de 23 personnes en Espagne et à la saisie de plus de 6 millions d’euros de biens. Cette cellule criminelle unique, qui exporte des alevins d’Espagne vers Hong Kong en passant par l’Italie et la Grèce, exportait clandestinement sept tonnes par an.

La police environnementale espagnole s’occupe du commerce illégal d’anguilles depuis des années : elle arrête les pêcheurs et les contrebandiers. Les bénéfices sont si élevés, qu’il se crée un commerce illégal. « Si vous investissez 1 euro dans les alevins et 1 euro dans la cocaïne, les anguilles sont beaucoup plus rentables que la cocaïne », affirme Juan Luis García.

Va-et-vient des anguilles

Les renseignements d’Europol ont découvert que les anguilles européennes revenaient en Europe, sous la forme d’anguilles fumées, des produits faussement étiquetés comme étant japonais.

« La seule façon d’endiguer le commerce illégal est de s’attaquer aux organisations illégales en Chine et de contrôler les importations qui en découlent », explique Juan Luis García. Sous sa direction, Europol entame une collaboration avec les autorités chinoises pour mettre un terme à ce commerce lucratif.

Mais pour l’instant, le phénomène se répand : le journal japonais de l’anguille rapporte qu’en 2015, 15 tonnes d’alevins européens ont été introduits dans les fermes aquacoles asiatiques. Au cours de l’hiver 2016/2017, ce chiffre a doublé pour atteindre 30 tonnes. Juan Luis García estime qu’il s’agit là d’une estimation très basse. Pour lui, on peut parler du double, voire plus. « En Europe, nous avons un problème avec l’anguille. C’est une espèce en danger, et jusqu’à présent, nous n’avons pas fait grand-chose. »

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