« Nous observons un mouvement profond en faveur de la finance verte »

De plus en plus de grands investisseurs adoptent une démarche ISR (Investissement Socialement Responsable). [ppopla [Shutterstock]

Les investisseurs doivent de plus en plus prendre en compte les risques judiciaires liés au réchauffement climatique, rappelle Philippe Desfossé, alors que s’ouvre la Climate Week à New York.

Philippe Desfossé est  directeur général du fonds de pension ERAFP,  qui gère le Régime de Retraite additionnelle de la Fonction publique. Il est également vice-président du Groupe des investisseurs institutionnels sur le changement climatique (IIGC).

Pouvez-vous nous décrire l’institution que vous représentez ?

L’ERAFP est un fonds de pension qui gère le régime de retraite additionnelle de la fonction publique. Il s’agit d’un régime de retraite obligatoire, par capitalisation, institué au bénéfice des 4,5 millions de fonctionnaires de l’Etat, qu’ils soient civils ou militaires, des collectivités locales, des hôpitaux ainsi que de la magistrature. Mis en place en 2005 il permet de cotiser sur tous leurs revenus non statutaires (toute rémunération versée autre que leur traitement indiciaire). Ces cotisations sont investies dans des actifs (obligations, immobilier, actions…) qui couvrent ainsi les engagements du Régime. Aujourd’hui, l’ERAFP gère plus de 30 milliard d’euros. Créé il y a 13 ans, le Régime n’est qu’au début d’une montée en charge qui va se poursuive jusqu’au milieu du siècle. Logiquement ses actifs croissent : pour les dix prochaines années, le cash-flow du Régime lui permettra d’investir en moyenne 2,5 Md€ par an.

Pourquoi avoir choisi un placement 100 % Investissement Socialement Responsable (ISR) ?

Nous observons un mouvement profond en faveur de la finance verte. Les cotisants sont de plus en plus soucieux des questions environnementales, sociales et climatiques. Par conviction ou à cause des risques et opportunités qui y sont liés.

De plus en plus de grands investisseurs adoptent une démarche ISR (Investissement Socialement Responsable). Le Conseil d’Administration de l’ERAFP a rédigé notre charte ISR dès la mise en place du Régime. Pour les administrateurs, la recherche de la maximisation du profit à court terme est contraire aux intérêts de long terme des cotisants. La politique ISR de l’ERAFP est structurée autour des trois thèmes des enjeux sociaux, de la gouvernance et de l’environnement. C’est la raison pour laquelle le Régime est fortement impliqué dans la lutte contre le changement climatique.

Dès lors que celui-ci fait peser un risque sur les actifs des fonds de pension (par exemple le capital immobilier en bord de mer, exposé au risque d’élévation du niveau de la mer), leur seul devoir fiduciaire devrait les encourager à mesurer les risques déjà présents dans leurs portefeuilles. Il est probable que d’ici peu, certains investisseurs ou fonds qui n’auront pas mis en œuvre la moindre politique pour évaluer, gérer, voire réduire les risques associés au changement climatique, seront mis en cause en justice.

Compte tenu de sa taille, l’ERAFP met en œuvre une politique ISR pragmatique à travers la méthode de gestion dite « best in class ». Nous investissons dans tous les secteurs, sans pratiquer d’exclusion sectorielle. L’objectif est de retenir les meilleures entreprises de chaque secteur selon trois axes : l’environnement, le social et la gouvernance (ESG). Depuis trois ans, nous mesurons également le risque climat de nos portefeuilles.

Que pensez-vous de l’initiative de la Commission européenne en faveur de la finance verte ?

Elle a le mérite d’exister, mais nous devons aujourd’hui changer la finance dans son ensemble, et non pas simplement promouvoir la finance verte aux côtés de la finance conventionnelle. L’un des enjeux est de parvenir à réduire l’influence du court terme sur nos décisions et à promouvoir l’investissement de long terme.

Créer des produits estampillés verts ne suffit pas à transformer le système. De même que si chaque État Membre agit individuellement, cela ne changera pas grand-chose. Nous avons besoin de dépasser les cadres nationaux et d’aboutir au plus vite à un changement systémique qui permette de mobiliser des sommes considérables. Il s’agit de changer d’échelle et comme cela a été dit lors de la COP21 par C. Figueres : « to shift from billions to trillions ».

Dans cette perspective ce sont les ressources de long terme des fonds de pension que nous devons mobiliser. Par leur masse, ils peuvent apporter une contribution importante à cette mobilisation. À titre d’exemple, aux Pays-Bas, les actifs des fonds de pension dépassent le PIB.

La Climate Week vient d’avoir lieu à New-York et fait suite au Global Climate Action Summit de San Francisco (12-14 septembre). Que pensez-vous de ces rencontres ? En quoi sont-ils utiles ? 

Ces rencontres sont très utiles car elles permettent aux investisseurs engagés dans la finance verte de s’organiser et de se coordonner – et donc de gagner en influence. Dès que l’on s’organise, l’investissement vert devient un levier d’action beaucoup plus important. L’ERAFP fait partie de l’IIGCC (Institutional Investors Group on Climate Change) qui compte actuellement 160 membres et représente 21 000 milliards d’euros d’actifs. Quand l’IIGCC intervient lors des sommets internationaux ou lorsque ses administrateurs rencontrent les autorités nationales ou européennes, il est plus écouté que chacune de nos organisations prise individuellement.

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