Pollinator Park, le scénario « apocalyptique » d’un monde sans abeilles

Les populations de pollinisateurs sont en déclin depuis des années. Leur disparition totale serait catastrophique pour l'agriculture et la biodiversité. [Dilomski/Shutterstock]

Imaginer le monde sans pollinisateurs : la Commission européenne a lancé mardi (23 mars) une plateforme de réalité virtuelle, le « Pollinator Park ». Censé sensibiliser le grand public, cet outil pourrait pourtant envoyer le mauvais message, avertit l’association française Terre d’Abeilles.

Plus d’abeilles, plus de pollinisateurs sauvages : à quoi ressemblerait notre monde en 2050 si ces insectes assidus n’existaient plus ? C’est ce que tente de montrer la Commission européenne à travers une visite virtuelle dans son tout nouveau « Pollinator Park ». L’outil est présenté comme une « expérience de réalité virtuelle éducative sur le déclin alarmant des pollinisateurs et l’action nécessaire pour l’inverser ».

« D’ici 2050 nous pourrions nous retrouver dans une situation terrible », a prévenu Virginijus Sinkevičius, Commissaire européen pour l’environnement, les océans et la pêche, lors de l’inauguration de la plateforme ce mardi.

Les populations de pollinisateurs – abeilles mellifères, mais aussi abeilles sauvages, syrphes, guêpes, papillons, coléoptères et mites – sont effectivement en déclin depuis des années, en raison notamment du changement climatique, de la pollution environnementale, de la disparition de leurs habitats et de l’emploi de pesticides.

Leur disparition totale, qui devient un risque de plus en plus palpable, serait catastrophique pour les secteurs de l’agriculture et de l’alimentation – 84 % des espèces cultivées dans l’UE dépendent des pollinisateurs pour la production de semences – et la biodiversité.

L’idée derrière le Pollinator Park serait donc de montrer « les changements auxquels il faudrait s’attendre » dans ce pire scénario, selon M. Sinkevičius. Et de sensibiliser le grand public à cette problématique : « Nous avons encore beaucoup de chemin à faire en termes de biodiversité », admet le Commissaire. La plateforme serait « un pas concret » dans la bonne direction, censé enclencher un « large mouvement d’engagement sociétal ».

Convention Citoyenne pour le climat : « C’était trop beau pour être vrai »

« Il y a seulement 18 propositions sur 149 qui n’ont pas été modifiées », commente Romain Turquoise, membre de YFC, pour qui « ce gouvernement est hypocrite ».

 

Agir au lieu d’imaginer

Mais si la plateforme est « remarquablement réalisée », elle pourrait avoir tout l’effet inverse, avertit Béatrice Robrolle, présidente de Terre d’Abeilles, association française pour la protection des abeilles et pollinisateurs sauvages, en entretien avec EURACTIV. S’il s’agit dans le Pollinatork Park d’un scénario encore évitable, « est-ce qu’on ne va pas inscrire dans la tête des internautes qu’on n’est plus dans la science-fiction ? », s’interroge-t-elle. Autrement dit : l’outil censé alerter sur la possible disparition des pollinisateurs, ne précipiterait-il pas l’acceptation générale du fait accompli ?

Autre reproche formulée par la défenseure des abeilles, la plateforme « ne propose pas de solutions pour sortir de la situation qu’elle présente ». « L’urgence n’est pas de dire que ça va arriver, mais qu’il y a encore des solutions », renchérit-elle.

Car « nous avons les réponses à la problématique au niveau européen », selon Mme Robrolle. Le déclin des pollinisateurs « est lié à un problème majeur dans le processus d’autorisation de mise sur le marché de produits toxiques », affirme-t-elle – un problème auquel l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) a déjà alerté en 2013 à travers un document guide d’évaluation des risques des produits de protection des plantes sur les abeilles.

En France, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (ANSES) a, elle, recommandé en 2019 de renforcer les dispositifs réglementaires de protection des pollinisateurs ainsi que l’évaluation des produits phytosanitaires au regard de leurs risques pour ces insectes.

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Les outils pour amorcer le déclin des pollinisateurs existent donc bel et bien – mais « ce qui manque, c’est la volonté politique de passer au-dessus du lobbying phénoménal qui s’organise dans les couloirs de Bruxelles et de Strasbourg » pour les mettre en œuvre, estime Mme Robrolle. Pour elle, il aurait été « plus urgent de dépenser l’argent de la Commission sur ces outils qui existent déjà que de les mettre dans un outil qui se projette déjà dans un monde apocalyptique ».

 « Les scientifiques alertent depuis longtemps que nous avons un problème avec les pollinisateurs en lien avec nos pratiques agricoles et l’emploi de pesticides », a affirmé aussi Hans Bruyninckx, directeur de l’Agence européenne pour l’environnement (EEA) à l’occasion du lancement du Pollinator Park. « Si l’Union européenne veut vraiment aller de l’avant, elle doit prendre ces signaux d’alerte des scientifiques très au sérieux ».

« Si nous continuons à perdre des espèces au rythme actuel, l’idée que nous allons assister à l’effondrement de nos écosystèmes n’est pas irréaliste », a poursuivi M. Bruyninckx. S’il n’est pas encore trop tard pour empêcher le monde post-apocalyptique visualisé par le Pollinator Park de devenir réalité, « plus nous attendons avant d’agir, plus ça nous coûtera cher ».

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