Quand les biocarburants dopent les prix de l’alimentation

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Sans soutien de l'Europe aux biocarburants, les huiles alimentaires verraient leur prix progresser deux fois moins vite d'ici 2020. C'est ce qui ressort d'une étude du Centre commun de recherche (CCR) de l'UE, publiée à la veille d'un vote sur le sujet au Parlement européen.

La mise à contribution des huiles alimentaires dans la fabrication de biocarburants influence sérieusement les prix des denrées alimentaires.

En effet, si les huiles de palme et de soja sont utilisées dans la production de biocarburants, elles sont moins disponibles pour l'alimentation, ce qui entraîne une hausse des prix selon le CCR, qui est le laboratoire de recherche scientifique et technique de la Commission européenne.

Si la réglementation n'était pas modifiée, l'Europe consacrerait la moitié des huiles végétales qu'elle consomme à fabriquer des biocarburants d'ici 2020. Le moindre recul dans sa production de biodiesel se répercutera donc fortement sur le marché, indiquent les auteurs du rapport.

L'UE envisage de limiter le recours aux biocarburants de première génération. Dans ce contexte, le recours aux huiles alimentaires pour la production de biodiesel serait 28 % inférieur par rapport à un scénario classique. En l'absence de soutien des politiques européennes, la chute de la part des huiles alimentaires dans le biodiesel serait encore plus draconienne: elle atteindrait – 75 %.

Et le recul des prix alimentaires en Europe serait beaucoup plus important que dans le reste du monde, car à l'échelle mondiale, seules 17 % des huiles alimentaires sont utilisées dans la production de biocarburants.

Le rapport a été publié le 5 septembre alors que le Parlement européen se prépare à un vote décisif en séance plénière le 11 septembre.

Ce vote pourrait limiter la quantité de biocarburants de première génération autorisée dans le mix énergétique des transports pour 2020. Et introduire des facteurs d'affectation des sols pour différencier les biocarburants néfastes ou non pour l'environnement.

Si l'UE poursuit sa politique actuelle, sans limitation de la production ou changement d'affection des sols indirect (CASI), les auteurs du rapport estiment que les prix alimentaires mondiaux resteront sensiblement identiques. Si le plafond de l'UE est introduit, les prix mondiaux devraient chuter d'environ 8 %. Et de 15 % sans politique en faveur des biocarburants.

Cette politique est importante, car sans objectif en faveur de l'utilisation des biocarburants, la récolte mondiale en 2020 diminuerait de « près de 6 millions d'hectares (0,7 % de la surface mondiale) de céréales, de graines oléagineuses, de cultures sucrières et d'huile de palme », peut-on lire dans le rapport.

La demande de terres agricoles serait aussi réduite. Les répercussions sur la déforestation et le déplacement de terres agricoles seraient positives.

Le CASI en action

« L'objectif affiché de l'UE est de décarboniser nos carburants pour le transport, mais c'est tout simplement impossible si nous ne tenons pas compte de toute la quantité de carbone émise lorsque de nouvelles terres sont transformées pour cultiver du carburant », explique à EURACTIV Nuša Urban?i?, directrice de programme pour le groupe de réflexion Transport & Environment.

« C'est le CASI en action », ajoute-t-elle. « Nous demandons au Parlement de voter l'introduction des facteurs du CASI la semaine prochaine. »

Mais une étude du cabinet-conseil Ecofys pour ePURE, l'association européenne des producteurs d'éthanol renouvelable, publiée le même jour que le rapport du CCR, en contredit catégoriquement les conclusions principales. Ecofys estime que l'éthanol n'augmente pas actuellement les prix alimentaires.

« Nul ne sait si l'éthanol produit dans l’UE augmente ou diminue les prix alimentaires au niveau mondial», indiquent les auteurs d'Ecofys. « L'éthanol a eu quelques incidences mineures sur les prix mondiaux de matières premières, comme l'amidon et le sucre. Les conséquences historiques de la demande de l'UE en biocarburants jusqu'en 2010 ont fait grimper les prix des céréales d'environ 1 à 2 %, sans limitation de la production de biocarburants d'origine agricole, et pourraient donner lieu à une nouvelle hausse de 1 % d’ici 2020.

Après un examen préliminaire de la nouvelle étude du CCR, Emmanuel Desplechin, directeur du département énergie d'ePURE, estime que cette dernière va dans le même sens que le rapport d'Ecofys en ce qui concerne l'éthanol. Il refuse en revanche de commenter la question du prix des huiles végétales.

Le prix de l'éthanol

Il affirme cependant qu'avec ces études sur les biocarburants, « vous [établissez] exactement ce que vous voulez étudier, et vous obtenez les résultats que vous voulez. Des documents de la Commission européenne prouvent que nous avons raison. »

Il fait notamment référence à un rapport de suivi de la DG Énergie de la Commission en mars 2013. Les auteurs avaient également estimé que l'utilisation de céréales dans la production de bioéthanol ne se répercutait que légèrement sur les prix mondiaux des céréales.

D'autres études, telles que la « révision des données » de l'Institut pour une politique européenne de l'environnement en 2012, déduit des études disponibles des augmentations des prix substantiellement plus élevées de 13 % pour les cultures servant à produire de l'éthanol, comme le blé, et 21 % pour la canne à sucre/la betterave.

En avril, le rapporteur spécial des Nations unies sur le droit à l'alimentation s'est dit « très inquiet » des conséquences négatives de la politique européenne relative aux biocarburants sur la sécurité alimentaire dans les pays en développement.

L'Institut de prospective technologique du Centre commun de recherche de la DG Agriculture de la Commission a réalisé cette étude en utilisant la modélisation agroéconomique.

L'institut a prévu des changements dans l'affectation des sols et dans les prix alimentaires en fonction de scénarii de référence qui tenaient compte des variations des objectifs actuels de l'UE.

Le CCR devrait bientôt se pencher sur des thèmes abordant les conséquences historiques du CASI sur la déforestation, un autre effet pervers des biocarburants.

L'Allemagne, l'Espagne, la France et l'Italie sont les plus grands producteurs d'huile de colza de l'UE, au cœur de l'industrie automobile qui en tire profit et promeut activement l'utilisation du biodiesel pour réduire les émissions de dioxyde de carbone.

La production européenne de biocarburants (jusqu'à 10 millions de tonnes par an) dépend lourdement de l'huile de colza, mais la récolte de 2012 était inférieure d'un million de tonnes à celle de 2011, à 18 millions de tonnes, ce qui fait grimper les prix.

  • 11 septembre : vote en séance plénière au Parlement européen de la proposition sur les biocarburants

  • 1er juillet 2014 : les nouvelles installations qui produisent des biocarburants doivent atteindre le seuil de 60 % de réductions des émissions de gaz à effet de serre

  • 1er déc. 2017 : les installations qui produisent des biocarburants opérationnelles avant le 1er juillet 2014 doivent atteindre le seuil de 35 % de réductions des émissions de gaz à effet de serre

  • 31 déc. 2017 : la Commission soumettra une révision des preuves politiques et scientifiques du CASI au Parlement européen et au Conseil

  • 1er janv. 2018 : les installations qui produisent des biocarburants opérationnelles avant le 1er juillet 2014 doivent atteindre le seuil de 50 % de réductions des émissions de gaz à effet de serre

  • 1er janv. 2020 : date butoir pour que 10 % des carburants de transport de l'UE proviennent des énergies renouvelables

  • 2020 : la Commission européenne ne soutiendra pas d'autres subventions pour les biocarburants sauf s'ils contribuent à une « réduction substantielle des émissions de gaz à effet de serre »

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