Les États membres bloquent mystérieusement la lutte contre le gaspillage alimentaire

Un Européen gaspille chaque année 173kg de nourriture. [This is Rubbish]

Le Conseil de l’UE refuse toutes les propositions du Parlement sur les objectifs de réduction du gaspillage alimentaire, faisant patiner les discussions sur l’économie circulaire.

En 2015, la Commission européenne a promis de développer une méthodologie commune pour mesurer le gaspillage alimentaire, dans le cadre de son plan d’action pour l’économie circulaire. L’UE s’est engagée à réduire de moitié le gaspillage alimentaire d’ici 2030, selon les Objectifs de développement durable (ODD).

« La mesure est le fondement même de la stratégie de prévention du gaspillage alimentaire. Si nous mesurons, nous pouvons aller de l’avant », a récemment souligné Vytenis Andriukaitis, commissaire à la sécurité alimentaire. Il a également assuré qu’il sauterait dans une benne à ordures pleine si l’UE n’atteignait pas son objectif pour 2030…

Un rapport commandé par l’exécutif européen estime à 88 millions de tonnes le gaspillage alimentaire annuel dans l’UE, soit 173 kg de nourriture gâchée par personne et par an. Le gaspillage se produit principalement (72 %) au moment de la transformation et dans les foyers.

En juin dernier, le Parlement européen a adopté une résolution appelant la Commission à produire une méthodologie commune d’ici fin 2017 et à mettre en place des objectifs paneuropéens.

Les discussions entre les trois institutions européennes sont pourtant au point mort : des documents confidentiels, consultés par Euractiv, révèlent que le Conseil a rejeté à plusieurs reprises les propositions de la Commission pour réduire le gaspillage alimentaire de 50 % le long de la chaine de production d’ici 2030, qu’il qualifie de « non acceptables ». Le fait que la mesure soit contraignante chiffonne visiblement les Etats.

« Je suis très déçue », admet Biljana Borzan, eurodéputée croate du groupe S&D, chargée du dossier. « Nous avons deux Unions européennes : une qui jette la nourriture, et une autre où les gens n’ont pas assez à manger. Et les citoyens en sont conscients et veulent participer. »

La Commission épinglée sur le gaspillage alimentaire

Dans un rapport publié le 17 janvier, le Cour des comptes inflige une volée de bois vert à la Commission, qui passe complètement à côté de ses objectifs en matière de gaspillage alimentaire, et donc d’efficacité de la chaîne d’approvisionnement alimentaire.

Le document confidentiel montre que les États membres ont également refusé la définition de « gaspillage alimentaire » proposée par le Parlement et l’appel à l’action des eurodéputés, qui voudraient qu’une méthodologie soit adoptée d’ici la fin de l’année, qu’ils estiment aussi « non acceptable ».

Le Parlement a donc mis en avant un compromis : limiter les objectifs contraignants aux niveaux des foyers et de la vente, qui représentent la moitié du gaspillage total. « Je n’en serai pas très contente, mais n’importe quel compromis vaut mieux que rien », estime Biljana Borzan.

Les militants visent un objectif contraignant plus dynamique pour réduire de moitié le gaspillage alimentaire tout au long de la chaine de production d’ici 2030, l’approche dite « de la ferme à la fourchette » : initialement, l’amélioration pourrait être évaluée sur des estimations, et ne deviendrait contraignent qu’en 2020, quand les pays auront récolté assez de données plus précises.

« Quelle que soit la quantité mesurée, c’est un objectif de 50 %. Nous voulons diviser le gaspillage par deux », confirme Martin Bowman, militant de la campagne This Is Rubbish.

Une position partagée par les scientifiques. « La mesure du gaspillage alimentaire entrainera des coûts, et il faudra consentir un investissement initial dans les systèmes de mesure, afin que tout soit fonctionnel, mais je pense qu’il existe des méthodes simples pour obtenir de bonnes estimations. Et le pays ou la partie prenante peut alors s’améliorer », souligne Karin Östergren, technologiste alimentaire à l’université de Lund et coauteure du rapport de la Commission de 2016.

Un référentiel international pour évaluer le gaspillage alimentaire

L’état du gaspillage alimentaire dans le monde devrait être précisé grâce au lancement, ce 6 juin, d’un standard international de mesure: le Food loss & waste protocol. Un article de notre partenaire, le Journal de l’Environnement.

Fruit de trois ans …

Si les méthodes existent, la pièce manquante est la volonté politique. « On peut s’occuper de la mesure, mais je pense qu’il y a parfois une peur liée aux coûts supplémentaires potentiels, au moins à court terme », résume la spécialiste.

Les institutions se pencheront à nouveau sur la question le 27 novembre. Sur tout le paquet sur l’économie circulaire, des accords ont été trouvés, mais le Conseil a refusé net les objectifs contraignants sur le gaspillage alimentaire et certains objectifs de recyclage pour les déchets ménagers.

« Malheureusement, je ne suis pas très optimiste » quant à la résolution de la question d’ici fin 2017, regrette Biljana Borzan.

Gaspillage alimentaire: «Les acteurs publics doivent encourager et sécuriser les bonnes initiatives»

Si les consommateurs jouent un rôle clé dans la réduction du gaspillage, la distribution doit révolutionner sa conception du marketing, et tous les maillons de la chaîne doivent s’y mettre, selon Olivier Jan. L’enjeu est de taille: 143 milliards d’euros d’aliments partent à la poubelle chaque année. Une interview de notre partenaire, La Tribune.

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