Un bras de fer géopolitique s’annonce autour du cadmium

Le niveau de cadmium des phosphates marocains utilisés comme engrais pose un problème environnemental. Mais limiter la teneur en cadmium des engrais reviendrait à contraindre l’agriculture à dépendre entièrement d’importations russes.

Engrais très utilisé dans l’agriculture, les phosphates sont très peu présent dans l’Union européenne, qui les importe  pour 85 % de son approvisionnement. La plupart proviennent du Maroc (1,8 million de tonnes en 2017), de la Russie (1,6 million), de l’Algérie (700 000), d’Israël et d’Afrique du Sud. Or cette situation pourrait être bouleversée par un changement règlementaire actuellement en discussion sur le cadmium, sachant que les phosphates d’Afrique du Nord, qui représentent l’essentiel des importations européennes, sont très chargés en cadmium.

Dans le cadre du paquet sur l’économie circulaire de l’UE, la Commission européenne a présenté en mars 2016 de nouvelles règles sur les engrais organiques et sur la production d’engrais, y compris des limites sur les polluants tels que le cadmium, un métal cancérigène et radioactif. Toutefois, la limite de cadmium a suscité un débat intense lors des trilogues entre la Commission, le Parlement et les États membres.

La proposition de la Commission fixe une limite de 60 mg/kg pendant les trois ans suivant l’entrée en vigueur de la réglementation, puis de 40 mg/kg après neuf ans et de 20 mg/kg après 12 ans.

Le Parlement européen a quant à lui suggéré une limite finale de 20 mg/kg après 12 ans, alors que la position initiale du Conseil européen est une limite de 60 mg/kg après 8 ans. Mais derrière ces chiffres, se cache un enjeu géopolitique.

Les détracteurs d’une limite basse, soit à 20 mg affirment que cela risque d’accroître la dépendance envers les importations russes, ce qui affecterait les agriculteurs européens et mettrait à l’épreuve la position géopolitique de l’UE.

Un enjeu technique et complexe

La prochaine réunion en trilogue est prévue pour le 11 avril et un diplomate de la présidence bulgare de l’UE a admis que le dossier était d’une « nature hautement technique ».

« Compte tenu de l’importance du dossier pour l’économie circulaire, la Présidence maintient l’ambition de finaliser les négociations d’ici juin. Nous espérons que le Parlement européen partage cet objectif. Nous avons eu un premier trilogue constructif en janvier et de véritables progrès ont été réalisés pendant les réunions techniques », a déclaré le diplomate à Euractiv.

La date initialement prévue pour le trilogue, le 20 mars, a été reportée au 11 avril à la demande du Parlement, en raison de l’indisponibilité d’un des rapporteurs. Quatre réunions techniques ont été organisées en février et mars et huit autres sont prévues avant le prochain trilogue, qui aura probablement lieu en mai.

« De ce point de vue, nous avons vraiment apprécié l’engagement politique de deux rapporteurs (des commissions IMCO et ENVI) pour finaliser les négociations », a déclaré le diplomate.

Le cadmium pourrait être interdit en UE

Le Parlement européen a voté en faveur d’une réévaluation de l’utilisation de cadmium, une substance toxique présente dans certains téléviseurs. La Commission souhaitait au contraire prolonger son utilisation.

Guerre du cadmium

Greenpeace et l’Association nucléaire mondiale affirment que le phosphate marocain est particulièrement riche en cadmium et qu’il contient de grandes quantités d’uranium. Les deux métaux lourds peuvent être responsables de cancer, d’insuffisance rénale et de maladies osseuses.

La Commission insiste sur une limite de 20 mg/kg de cadmium dans les engrais phosphatés, affirmant que tout niveau plus élevé entraînerait une accumulation de cadmium dans le sol. Le polluant pénètrerait alors dans la chaîne alimentaire à des concentrations croissantes et menacerait la santé humaine.

«La Commission a proposé cette nouvelle législation dans le but de mieux protéger l’environnement et la santé des citoyens européens. Nos positions restent inchangées et nous attendons avec impatience un accord ambitieux sur les engrais phosphatés », assure un porte-parole de la Commission.

Mais les agriculteurs s’opposent à la proposition de la Commission, et refusent toute limite en dessous de 60 mg/kg. « Il n’existe aucune preuve scientifique soutenant cette approche », estime le secrétaire général du Copa-Cogeca, Pekka Pesonen.

Les agriculteurs se réfèrent à un avis de novembre 2015 du Comité scientifique des risques sanitaires et environnementaux (SCHER), qui a confirmé que le cadmium ne s’accumulait pas dans les sols en dessous d’une moyenne de 80 mg/kg de P2O5, rabaissée à 73 mg/kg de P2O5 après prise en compte des scénarios les plus pessimistes.

« De plus, étant donné la réalité du marché, nous plaidons en faveur d’une période de transition allant jusqu’à 15 ans pour une limite de 60 mg/kg. Nous sommes évidemment inquiets pour les éventuelles contraintes que cela engendrerait pour les fournisseurs de l’UE et, par conséquent, nous serions confrontés à des marchés en amont non compétitifs du point de vue des agriculteurs », a ajouté Pekka Pesonen.

La situation devient complexe lorsqu’on examine l’état du marché et en particulier la dépendance de l’UE à l’égard des importations.

Monopole russe

Dans son analyse d’impact, la Commission européenne s’inquiète de la capacité de production de la Russie et reconnaît que son propre approvisionnement est en danger.

« La quasi-totalité de l’approvisionnement de l’UE dépendrait d’un seul pays exportateur de phosphates, dans les circonstances actuelles la Russie », peut-on lire dans le document.

Interrogé sur la question d’un potentiel monopole russe, un porte-parole de l’UE a refusé de commenter. Les experts notent que la Russie est le seul pays qui pourrait respecter la limite de 20 mg/kg de cadmium fixée par l’UE et donc satisfaire les besoins européens en engrais. Dans l’UE, la seule source commercialement viable de phosphate à faible teneur en cadmium se trouve en Finlande, mais elle produit moins d’un million de tonnes, ce qui n’est pas suffisant pour répondre aux besoins de l’UE.

L’industrie craint que le fait d’avoir un seul fournisseur, dans ce cas la Russie, ait un impact dévastateur sur les prix et soumette les agriculteurs européens à un chantage politique.

Pour Tomasz Włostowski, de l’industrie des engrais phosphatés de l’UE (AEEP), toute limite inférieure à 60 mg signifie que la plupart, sinon la totalité, de la production d’engrais phosphatés de l’UE devra cesser. « Le seul pays qui possède la roche phosphatée qui respectera une limite aussi faible et injustifiée et qui est suffisamment proche de l’UE en termes de transport est la Russie. »

Selon lui, dépendre de la Russie « et des oligarques qui sont généralement corrompus et opérer sous la menace d’éventuelles sanctions serait une situation catastrophique pour l’industrie et les entreprises européennes qui ont l’habitude de travailler dans le respect de l’État de droit et en toute transparence ».

« Cela fait partie des projets nationaux de développement de la Russie (exportation de produits transformés, pas de matières premières), et c’est logique sur le plan commercial : les producteurs russes font plus de bénéfices sur les engrais que sur l’apatite. Ils n’ont aucun raison de vendre du phosphate naturel à l’UE », a expliqué Tomasz Włostowski.

L’industrie affirme qu’il est assez difficile de trouver d’autres sources de phosphate à faible teneur en cadmium. La Chine, le plus grand producteur mondial, n’exporte rien, tandis que la Jordanie et l’Égypte ne peuvent pas respecter la limite de 20 mg.

Une autre source pourrait être la Syrie, mais l’Iran et la Russie ont profité de la guerre faisant rage pour prendre le contrôle de ses gisements de phosphate.

« Dans l’ensemble, toute limite inférieure à 60 mg implique effectivement la fin de la production indépendante d’engrais phosphatés de l’UE, ce qui signifie que la sécurité alimentaire de l’UE dépendra des Russes. Les véritables victimes ne seront pas seulement les producteurs d’engrais de l’UE, mais aussi l’agriculture européenne et la position géopolitique de l’UE », a-t-il conclu.

Le Maroc lorgne de nouveaux marchés

Rabat est un autre fournisseur de l’UE mais pourrait se tourner vers d’autres marchés si l’Europe se rapproche d’une limite de 20 mg.

« Le Maroc peut rediriger ses exportations de phosphate sédimentaire de grande qualité vers d’autres marchés, compte tenu de la dynamique de croissance de la demande mondiale d’engrais. Comme vous le savez peut-être déjà, la plupart des engrais phosphatés proviennent de roches sédimentaires et seulement 5 % des réserves mondiales sont constituées de roches à faible teneur en cadmium », a déclaré un haut fonctionnaire du gouvernment à Euractiv.

La source soutient qu’une telle limitation de la teneur en cadmium entraînerait une augmentation substantielle des prix des engrais dans l’UE, en raison d’une dépendance inévitable vis-à-vis des quelques fournisseurs de phosphates à faible teneur en cadmium qui pourraient respecter ces seuils.

« Cela nuira considérablement aux agriculteurs européens et affectera naturellement les consommateurs, ce qui aura en fin de compte un impact sur l’ensemble du marché de l’UE », a-t-il averti.

Interrogé sur des conséquences au niveau politique, il a répondu : « l’approvisionnement en phosphate de l’UE fait partie de nos nombreux secteurs d’intérêt mutuel ».

« Il appartient maintenant à nos partenaires européens, qui ont eux-mêmes défini le phosphate comme une ‘matière première essentielle’, d’évaluer les risques économiques et stratégiques que cette proposition ferait peser sur la sécurité alimentaire de l’UE », a déclaré la source.

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