Reconstruction de l’Ukraine : les défis de l’accessibilité pour les personnes en situation de handicap

En 2022, 130  000 personnes ont acquis le statut de personne handicapée en Ukraine, selon une évaluation réalisée par la Banque mondiale. [Patteran/Shutterstock]

Les besoins des personnes en situation de handicap ont été largement négligés en Ukraine, même si leur nombre a considérablement augmenté avec l’invasion russe lancée en février 2022, et les efforts de reconstruction du pays devraient chercher à remédier à cette situation, selon des associations européennes défendant les droits des personnes handicapées.

Les établissements résidentiels, où les personnes handicapées sont envoyées pour vivre à long terme, sont une « pratique courante » en Ukraine, et ils ressemblent à des hôpitaux que l’on ne quitte presque jamais, explique Gunta Anca, vice-présidente du Forum européen des personnes handicapées (FEPH) et présidente de l’organisation lettone Sustento, qui chapeaute les organisations de personnes en situation de handicap dans le pays.

« Nous sommes convaincus que [ces établissements] sont néfastes », a ajouté Giulia Traversi, chargée des questions humanitaires pour le FEPH. « Accélérer la transition des établissements résidentiels vers la famille ou les soins de proximité, voilà une de nos demandes principales que je ne vois pas se concrétiser à l’heure actuelle. »

Des abris inadéquats

Outre le fait qu’ils sont dysfonctionnels et nuisibles pour les personnes qu’ils hébergent, les établissements résidentiels du pays présentent d’autres lacunes. Ils sont souvent surpeuplés, manquent de personnel et ne disposent pas d’abris antiaérien suffisamment grands ou solides pour leurs résidents.

En outre, selon une étude de l’UE, du gouvernement ukrainien, de la Banque mondiale et des Nations unies, environ 73 % des abris antiaériens en Ukraine — y compris ceux situés dans les établissements résidentiels — ne sont pas accessibles aux personnes à mobilité réduite.

Même les abris accessibles développés par la Christoffel-Blindenmission allemande (Mission chrétienne pour les aveugles) n’étaient pas conformes à 10 des 16 exigences minimales définies par les organisations de la société civile, selon une autre étude réalisée par Protection Cluster Ukraine.

« Une personne handicapée ne peut pas vivre dans de tels locaux, et si sa maison est détruite, elle ne peut pas déménager », indique l’étude. En effet, les acteurs chargés de l’évacuation se retrouvent fréquemment confrontés à un véritable problème d’hébergement à l’heure actuelle.

Droit à une vie autonome

Dans l’UE, le droit à l’autonomie de vie et à l’inclusion dans la société pour les personnes en situation de handicap, qui prévoit que ces personnes puissent choisir leurs conditions de vie et ne pas être séparées de la communauté est garanti dans la Convention des Nations unies relative aux droits des personnes handicapées (CNUDPH).

Conformément à la loi, les États membres de l’UE ne sont pas autorisés à financer des établissements résidentiels. Au contraire, les mesures prises doivent faire en sorte que « les personnes handicapées aient accès à une gamme de services à domicile ou en établissement et autres services sociaux d’accompagnement, y compris l’aide personnelle nécessaire pour leur permettre de vivre dans la société et de s’y insérer et pour empêcher qu’elles ne soient isolées ou victimes de ségrégation ».

Selon la Convention, les ressources investies dans les établissements résidentiels conduisent à l’abandon, la dépendance à l’égard de la famille, l’institutionnalisation, l’isolement et la ségrégation des personnes souffrant d’un handicap.

L’Ukraine dispose déjà d’une législation sur la transition vers les soins de proximité, a souligné Mme Anca, mais les lois ne fonctionnent pas bien et leur application devrait être mieux contrôlée.

La proposition de règlement de l’UE établissant la facilité pour l’Ukraine, un plan de financement pour la reconstruction du pays que le Parlement européen a approuvé le 5 octobre, ne mentionne pas explicitement les établissements résidentiels.

Le Parlement a voté pour modifier et approuver la proposition le 17 octobre, optant pour une enveloppe de 50 milliards d’euros pour soutenir le redressement et la reconstruction de l’Ukraine entre 2024 et 2027.

Les fonds de la facilité pour l’Ukraine répondront aux « besoins à court terme de l’État et du redressement et à moyen terme à la reconstruction et à la modernisation de l’Ukraine », selon un porte-parole de la Commission européenne.

« La mise en œuvre de la facilité devrait être conforme à la Convention des Nations Unies relative aux droits des personnes handicapées et garantir l’accessibilité de ses investissements et de son assistance technique », a ajouté le porte-parole.

Le Parlement européen va améliorer l’accessibilité pour les personnes en situation de handicap

Le Parlement européen s’apprête à instaurer des règles pour améliorer l’accessibilité physique et numérique de ses locaux dans toute l’UE pour les personnes en situation de handicap, selon un document interne vu par Euractiv.

L’accessibilité reléguée au second plan

Dans le cadre des discussions sur la facilité européenne pour l’Ukraine, la FEPH a publié un article réitérant la demande d’une interdiction totale d’utiliser les fonds de l’UE pour les « institutions résidentielles [qui favorisent la] ségrégation ».

L’un des objectifs que Mme Anca espère voir se concrétiser avec la facilité pour l’Ukraine est d’éviter de créer de nouveaux obstacles pour les personnes en situation de handicap.

Les personnes à mobilité réduite ont déjà l’impression de regarder la vie se dérouler à travers une fenêtre plutôt que de la vivre, explique la vice-présidente du FEPH. De nombreux bâtiments en Ukraine, par exemple, leur restent inaccessibles, note-t-elle.

Denys Savchenko, chef de projet au sein de l’association ukrainienne de défense des droits des personnes handicapées The League of the Strong, a souligné qu’il était « parfois plus facile d’ignorer [la question] de l’accessibilité » plutôt que de « faire des efforts supplémentaires pour comprendre les outils et les méthodes à mettre en œuvre ».

« Cependant, c’est exactement la raison d’être de notre organisation et de nos collègues. »

Puisque l’Ukraine sera tenue de se conformer à la législation européenne dans son intégralité lorsqu’elle rejoindra l’Union, elle devrait respecter la législation de l’UE dans la manière dont elle utilise les fonds européens provenant de la facilité pour l’Ukraine, estime Mme Traversi.

Une inclusion dans les faits

Rien qu’en 2022, 130  000 personnes ont acquis le statut de personne handicapée en Ukraine, selon une évaluation réalisée par la Banque mondiale. Un quart des personnes déplacées à l’intérieur du pays, soit environ 1,3 million de personnes, ont déclaré qu’un ou plusieurs membres de leur foyer étaient en situation de handicap, révèle également l’évaluation.

Selon la même étude, le nombre de personnes souffrant d’un handicap augmente et continuera d’augmenter au fur et à mesure que la guerre se poursuivra.

« La plupart des obstacles existaient déjà avant le début de la guerre, mais celle-ci les a rendus plus visibles », a déclaré M. Savchenko. « Nous devons donner la priorité aux besoins des individus dans le processus de reconstruction. »

Il n’existe pas de données sur les personnes handicapées qui quittent le pays. Toutefois, un autre rapport des Nations unies a révélé que plus de 20 % des familles comptent au moins une personne ayant des besoins spécifiques, et que 13 % des familles fuyant l’Ukraine comptent au moins un parent en situation de handicap.

Des plans d’aide aux personnes souffrant d’un handicap en Ukraine sont en cours d’élaboration, mais leur efficacité est discutable.

Pour M. Savchenko, l’inclusion doit aller au-delà des paroles et avoir lieu dans les faits. « Nous disposons d’une stratégie nationale claire, mais elle devrait également être soutenue par des plans destinés aux autorités locales. Car actuellement, les autorités locales qui sont censées mettre en œuvre cette stratégie ne savent pas comment agir. »

« Les habitants et leurs besoins devraient être au cœur de la reconstruction », a ajouté M. Savchenko. « La priorité devrait être donnée à l’humain ».

« Rendre notre société résiliente, accessible et inclusive serait bénéfique pour tout le monde », a déclaré Mme Traversi. « Il s’agit véritablement de quelque chose que nous devrions prendre en considération et nous assurer que la décision soit, comme notre devise [celle du FEPH], “rien sur nous sans nous” ».

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Les mesures prises par l’UE ces dernières années pour améliorer la vie des personnes handicapées ont produit peu d’effets concrets, tandis que l’obtention d’un emploi et la lutte contre la pauvreté restent problématiques, a constaté la Cour des comptes européenne.

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