«La croissance du PIB ne change rien au bonheur des Français»

Félicien Pagnon

Alors que le débat sur le projet de loi de finances pour 2019 démarre, la discussion se focalise autour de la croissance. Le gouvernement a de nouveau omis de publier dans les temps son évaluation des nouveaux indicateurs de richesse.

Félicien Pagnon est chercheur à l’IDDRI, où il prépare une thèse sur les nouveaux indicateurs de richesse.

Année après année, on constate que la préparation du projet de loi de finance tourne toujours autour de l’obsession de la croissance, source d’emploi et d’impôts. La prise en compte des autres indicateurs va-t-elle intervenir un jour ?

C’est la question sur laquelle je travaille : quand est ce que les indicateurs alternatifs vont être utilisés ? Quand seront-ils opérationnels ?

En France, la loi Eva Sas demande que soit publié, le 1er mardi d’octobre un rapport sur les nouveaux indicateurs afin de d’alimenter la discussion budgétaire qui se déroule en octobre. Et le calendrier est très important. L’objectif est que les parlementaires le prennent en compte pour critiquer ou alimenter le Projet de loi de finances.

Comment se situe le gouvernement d’Edouard Philippe sur ce sujet ?

Pour la deuxième année consécutive, on constate que le rapport n’est pas publié en temps et en heure. Ce qui amenuise ses chances d’être examiné et utilisé pour l’élaboration du budget.

Le rapport 2017 a été publié en février 2018, et il a été totalement passé sous silence. C’est dommage car on a besoin de cette information qui permet de réintroduire des variables de long terme, comme la satisfaction des citoyens, les inégalités de revenus, la prise en compte de l’environnement dans le projet de société.

Qu’est ce que ces informations apportent exactement ?

Il faut compléter l’information exclusivement économique avec des éléments sociaux et environnementaux, sans quoi on ne saisit pas la réalité.

La conception de la richesse doit tenir compte de ce qui est important pour les citoyens : un air sain, une bonne espérance de vie, la satisfaction dans la vie… On observe assez clairement que la satisfaction des Français n’est pas corrélée aux évolutions du PIB. La croissance du PIB ne change rien au bonheur des gens ! Il est pertinent pour mesurer la croissance, certes. Et aujourd’hui, on a du mal à penser l’emploi sans croissance du PIB. Mais c’est justement ce qu’il faut changer.

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Que contenait ce rapport 2017 tardif ?

Il proposait une vision très générale, peu concrète, ce qui est important, mais insuffisant. Les années précédentes, on avait constaté des critiques plus incisives. Par exemple la mise en place du CICE était évalué en terme de CO2 : l’impact sur l’emploi était peut-être positif, mais sur les émissions de CO2, très mauvais. Le précédent gouvernement proposait un code couleur pour évaluer les mesures, qui a disparu.

Les critiques ont-elles servi à quelque chose ?

C’est aussi un problème : sur le développement durable, on a deux indicateurs dans le rapport: les émissions de CO2 et l’artificialisation des sols. C’est un peu juste. Et puis la construction actuelle de logements en France ne va pas dans le sens d’une régulation des l’artificialisation des sols. Les rapports ont souligné ces éléments, mais rien n’a changé. Parce que les enjeux ne sont pas assez politisés.

Est-ce que le rapport peut vraiment être critique dans la mesure où il est préparé par le gouvernement ?

C’est vrai que c’est un problème. Il y a eu une proposition de loi cette année à l’Assemblée nationale, visant à faire faire ce rapport par un institut indépendant, mais la loi n’est pas passée. Ce serait plus efficace.

Ne faudrait-il pas des initiatives équivalentes au niveau européen pour que l’exécutif européen mette moins l’accent sur la dette publique et plus sur d’autres indicateurs ?

Eurostat produit les données, mais il n’y a pas d’évaluation par pays qui prenne en compte les nouveaux indicateurs. En revanche il y a des expériences, comme en Allemagne et au Royaume-Uni. Mais je crois que les choses bougent : le Parlement européen a organisé une grande conférence sur le sujet avec les Verts en septembre, avec plusieurs commissaires. La prise de conscience est en train de se faire, lentement, un peu dans l’ombre par rapport aux chiffres de la croissance qui sont énormément commentés et décortiqués.

Existe-t-il des exemples concrets de prise en compte des variables sociales et environnementales pour la conduite des politiques publiques ?

Dans le Nord Pas de Calais, un « indicateur de santé sociale » a été mis en place lors d’une étude en 2009. C’est un indicateur destiné à comprendre la dynamique d’un groupe, et d’avoir une logique plus collective qu’individudelle. Le chômage et les revenus ne sont pas les seuls critères, ils peuvent être complétés par une étude plus fine du tissu social. Cet indicateur a notamment été utilisé pour penser la distribution des aides sociales à partir d’une étude de Florence Jany Catrice.

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