Émettre une obligation verte, c’est « faire quelque chose de bien pour la planète »

shutterstock_655649731 [Guy's Art/Shutterstock]

Les « obligations vertes », marché naissant, devraient toucher de plus en plus de secteurs industriels et d’États, malgré un contexte politique et de marchés plus difficile, estime Suzanne Buchta. Des propos recueillis par notre partenaire La Tribune

Militante de la démarche ESG (enjeux environnementaux, sociaux et de gouvernance), Suzanne Buchta est responsable de l’activité d’obligations vertes chez Bank of America Merrill Lynch, leader mondial en la matière.

Bank of America Merrill Lynch est le leader mondial en matière d’arrangement de « green bonds » depuis trois ans et cette année à ce jour. À quoi tient cette première place ?

Être leader ou un des leaders, selon les classements, est une grande satisfaction pour nous. Au premier trimestre 2018, nous avons participé à la mise en œuvre de plusieurs « muni bonds » [émis par des collectivités locales américaines, NDLR] et à celle de plusieurs obligations vertes d’entreprises, notamment françaises. Bank of America a été l’une des banques ayant arrangé le tout premier green bond, émis en 2007 [par la Banque européenne d’investissement (BEI), NDLR]. Quand je l’ai rejointe en 2010, on m’a expliqué qu’il fallait convaincre le comité d’approbation interne et mon prédécesseur m’a souhaité bonne chance dans mes efforts de coordonner la vente des obligations vertes. Nous nous sommes surtout demandé, avec l’appui de notre branche de gestion de patrimoine Merrill Lynch, comment faire pour que les « green bonds » changent de dimension, comment étendre ce produit au-delà des agences supranationales notées triple A, à toutes les catégories d’émetteurs, y compris ceux notés triple B.

Bruxelles propose des mesures inédites pour la finance durable

La Commission européenne suggère une série de mesures en faveur de l’investissement privé dans les technologies à faible carbone, comme les renouvelables.

 

Nous avons acquis de solides connaissances dans le domaine. En 2013, Bank of America a été la première entreprise à émettre un green bond corporate de taille « benchmark » (de référence) en dollars, pour 500 millions de dollars, pour lequel nous avons été aussi coordinateurs global. Nous en avons émis un autre de 600 millions de dollars en 2015, un troisième d’un milliard de dollars en novembre 2016. Nous venons d’émettre en mai 2018 notre quatrième green bond, d’un montant de 2,25 milliards de dollars. Nous retournons sur le marché, c’est important de montrer que c’est un engagement de long terme.

Je dois dire qu’il y a eu un travail de pédagogie interne important et qu’il est désormais très facile de s’associer sur la finance verte à nos banquiers en Asie, en Europe et aux États-Unis. Une fois qu’on a goûté aux « green bonds », au sentiment d’avoir fait quelque chose de bien pour la planète, d’avoir une histoire positive à raconter, on a envie de recommencer.

Est-ce compliqué de promouvoir la finance verte quand on est une banque américaine, dans le contexte de la sortie des États-Unis des Accords de Paris ?

Il est vrai que l’on a observé un léger ralentissement du marché américain. L’an dernier, seules deux grandes entreprises américaines ont émis des obligations vertes [Apple pour un milliard de dollars et MidAmerican Energy, une société contrôlée par Warren Buffett, NDLR]. Cette année, ont émis sur le marché une compagnie d’électricité du Michigan, nous-mêmes avec notre green bond de 2,25 milliards, une société immobilière et puis une banque australienne a réalisé sa première émission en dollars américains [National Australia Bank, NDLR]. Nous en sommes au commencement. Il est à noter que plus de 1.500 entreprises ont signé le manifeste « We are still in » pour exprimer leur soutien aux Accords de Paris. Il est plus facile de convaincre les états-majors, car au niveau des CEO, l’enjeu stratégique est mieux perçu.

Le message que nous faisons passer aux entreprises est le suivant : si vous êtes déjà engagés dans une démarche durable, les green bonds sont un excellent moyen de mettre en valeur tout le travail accompli. Si ce n’est pas le cas, il faut se dire que ce serait peut-être bon aussi pour le business, car il y a énormément d’innovation dans le « green » et le durable.

Un peu plus de 70 milliards de dollars d’obligations vertes ont été émis depuis janvier. Comment voyez-vous le marché évoluer ?

Il y a une bonne impulsion. Je pense que le second semestre 2018 sera au moins aussi dynamique que le premier. Ceci dit, nous faisons face à des marchés financiers de plus en plus difficiles, nous avons mis en pause certains mandats. Nous avons un carnet très solide de projets dans les tuyaux, dans tous les segments, les entreprises, les supranationaux, et dans toutes les géographies. À chaque fois qu’un nouveau secteur s’ouvre, il y a généralement un leader qui joue les défricheurs, mais cela prend toujours un certain temps avant que les autres acteurs ne suivent.

La Commission favorable au fléchage de la finance vers l'économie durable

Transformer l’économie en verdissant la finance : des experts veulent provoquer un grand chambardement dans l’économie européenne.

Nous allons voir de plus en plus de secteurs industriels entrer sur le marché. Quant aux souverains, je ne peux pas parler des discussions que nous avons, mais lorsqu’un émetteur aussi important que la France — le leader mondial en matière d’obligations vertes souveraines — est aussi actif, les autres pays voient un exemple à suivre. Nous nous attendons à ce que les États prennent les « green bonds » de plus en plus au sérieux dans les années à venir.

Subscribe to our newsletters

Subscribe