La Finlande veut convaincre l’UE de mettre le bien-être au rang du PIB

La Finlande veut profiter de la présidence tournante de l’UE pour défendre sa vision d’une croissance économique plus inclusive. La ministre finlandaise des Affaires sociales, Aino-Kaisa Pekonen, présente sa conception de « l’économie du bien-être ».

Aino-Kaisa Pekonen est ministre finlandaise des Affaires sociales.

« L’économie du bien-être » est un concept ambitieux qui relève d’un changement de paradigme et non d’un simple objectif de la présidence tournante de la Finlande au Conseil. Souhaitez-vous déclencher un changement plus radical en Europe?

L’économie du bien-être met l’accent sur l’interdépendance entre la croissance économique et le bien-être des citoyens. Les deux sont nécessaires et ils sont interdépendants.

Nous avons, en effet, besoin d’un changement de paradigme. De nombreux acteurs internationaux, comme le Fonds Monétaire International (FMI) la Banque mondiale et l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) ont déjà reconnu cette nécessité et l’UE doit désormais s’élever au même rang.

La présidence finlandaise n’a que six mois pour faire bouger les choses. Comment traduire cette conception de croissance inclusive en des propositions concrètes au niveau européen ?

Notre présidence se déroule à un période de transition très intéressante, avec la Commission européenne et le Parlement européen fraichement élus. C’est le moment opportun pour adopter de nouvelles approches.

Nous sommes la première présidence à mettre en place le programme stratégique du Conseil européen. La nouvelle Commission préparera son programme de travail et nous espérons que l’UE conclura un accord sur son futur budget à long terme pendant notre présidence.

Nous savons que nous ne faisons que lancer le débat sur l’économie du bien-être et nous nous attendons à ce que les prochaines présidences — la Croatie et l’Allemagne — continuent sur cette lancée.

L’un des défis les plus importants pour l’UE est la révolution numérique et ses impacts sur le marché du travail et les systèmes de sécurité sociale. La numérisation est-elle une menace ou un avantage pour l’économie du bien-être ?

Nous voudrions voir la numérisation comme un avantage, même si nous devons nous assurer que de tels avantages sont accessibles pour tous.

L’éducation joue un rôle essentiel en vue de garantir que nous ne créons pas de fossés numériques. Nous avons commencé notre présidence sur les chapeaux de roues avec le Silver Economy Forum d’Helsinki en juillet dernier. À cette occasion, de nombreuses questions sur l’amélioration de la vie des personnes âgées grâce à la numérisation ont été abordées.

Les diverses solutions numériques, notamment l’intelligence artificielle, feront évoluer le monde du travail de soins et d’accompagnement par exemple. Les travailleurs pourront ainsi s’adonner à d’autres tâches qui ne demanderont plus d’efforts physiques. Nous devrons être fermes pour diriger ces changements qui se produiront dans un avenir proche.

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Lorsqu’il est question de croissance durable, il parait difficile de mettre la politique environnementale de côté. Pouvons-nous envisager « l’économie du bien-être » sans une politique climatique ambitieuse ?

L’un des noyaux de l’économie du bien-être est qu’elle va de pair avec la mise en place du programme de développement durable à l’horizon 2030 (ONU) et les objectifs de développement durable. Une approche horizontale est donc une prérogative.

La présidence de la Finlande défendra une politique européenne climatique ambitieuse. Nous soulignons toutefois que la soutenabilité sociale est cruciale pour y parvenir. Les dommages environnementaux sont à l’origine d’une multitude de problèmes sociaux et de santé qui affectent souvent les plus vulnérables.

Je dirais que notre approche suit de près les objectifs climatiques et d’autres objectifs environnementaux. La Finlande a inscrit dans son programme gouvernemental qu’elle voulait devenir la première société de bien-être à ne plus recourir à l’énergie fossile et l’un de ses objectifs est d’atteindre la neutralité carbone d’ici à 2035. De surcroît, toutes les mesures devraient être prises de façon socialement durable en incluant tous les secteurs de la société.

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Par le passé, certaines initiatives pour une UE plus sociale se sont heurtées au refus de plusieurs États membres. Êtes-vous inquiètes que cela se produise pour votre programme ?

Comme vous le savez, le programme législatif pour le secteur social est très léger à l’heure actuelle. Nous venons d’élire un nouveau Parlement européen. J’ai eu la chance de rencontrer de nombreux eurodéputés en juillet et je suis certaine que le Parlement œuvrera efficacement d’ici peu pour que nous puissions, par exemple, poursuivre avec le règlement 883 portant sur la coordination des systèmes de sécurité sociale.

Nous mettons l’accent sur le fait que le socle européen des droits sociaux doit être exécuté de façon efficace et espérons que la Commission européenne menée par Ursula von der Leyen fournisse bientôt une proposition à cet effet. De notre côté, nous soutiendrons les prochaines présidences lorsqu’elles devront gérer ces propositions.

L’économie du bien-être s’intéresse, entre autres, à l’égalité entre les genres. Ursula von der Leyen semble également y accorder de l’attention. Quelles nouveautés l’UE peut-elle apporter dans ce domaine ?

En règle générale et en ce qui concerne l’économie du bien-être, l’égalité des genres est un sujet très pertinent. Un rapport de l’OCDE prévoit que plusieurs mesures pour améliorer l’égalité des genres au sein de l’UE devraient augmenter le PIB par habitant d’environ 10 % d’ici à 2050.

Comparé au secteur social et de la santé, dans lequel l’UE est assez limitée, celui des genres possède d’énormes avantages pour accomplir des actions au niveau européen. C’est pourquoi nous pressons la Commission d’adopter une stratégie de haut niveau en matière d’égalité des genres qui aurait pour but de renforcer la budgétisation des genres, par exemple.

Comment la proposition d’Ursula von der Leyen visant à garantir un salaire minimum européen s’inscrit-elle dans l’approche de l’économie du bien-être ?

Pour autant que je sache, il n’y a pas encore de proposition formelle à cet effet, mais bien sûr, nous savons qu’il s’agit d’une question importante pour certains États membres, les syndicats et la société civile. Des documents intéressants sur ce sujet ont été préparés par le comité de la protection sociale.

Notre programme gouvernemental stipule qu’une réglementation minimale actualisée des droits sociaux et de la vie professionnelle, ainsi qu’une mise en œuvre plus efficace, sont essentielles pour renforcer la dimension sociale de l’UE.

Nous n’avons donc pas peur de discuter de ce point. Je suis tout à fait d’accord avec la présidente élue de la Commission qui a déclaré que le salaire minimum devrait être fixé conformément aux traditions nationales, par le biais de conventions collectives ou de dispositions légales.

Vous proposez, comme beaucoup avant vous, de renforcer encore la dimension sociale du semestre européen. Que proposeriez-vous d’inédit ?

Tout d’abord, notre présidence a lieu à un moment crucial et nous avons la chance d’influencer les décisions stratégiques à long terme. La dimension sociale existe dans l’UE depuis ses balbutiements et le bien-être des citoyens est l’un des objectifs clés de l’UE et de ses États membres conformément aux traités et à la Charte des droits fondamentaux de l’UE.

Nous reconnaissons, cependant, le besoin d’un meilleur équilibre entre le progrès économique et la cohésion sociale. Le monde change rapidement, ce qui constitue un défi tant pour l’économie européenne que pour le bien-être de ses citoyens. Nous surmontons mieux ces défis lorsque nous ne travaillons pas en vase clos et reconnaissons plutôt l’interdépendance entre le bien-être et l’économie.

Dans votre programme, vous défendez une approche horizontale de la prise de décision tant au niveau de l’UE que des États membres. La présidence finlandaise avait-elle cela en tête en établissant son programme. La structure de l’UE est-elle adaptée à cela ?

Notre programme est très ciblé. Il est évident que des enjeux comme le climat ou la politique sociale touchent tous les secteurs. Lors de notre présidence précédente en 2006, la Finlande avait lancé le concept de « santé dans toutes les politiques ». L’économie du bien-être a tout à fait la même approche.

Cela signifie que nous n’avons pas nécessairement besoin de nouvelles compétences, ou de nouvelles structures. À l’avenir, nous devons toutefois réunir les ministres de l’Économie et des Affaires sociales.

Dans son premier discours devant le Parlement européen, Ursula Von der Leyen a déclaré : « ce n’est pas le peuple qui sert l’économie, c’est l’économie qui sert notre peuple. » La voyez-vous donc comme une alliée ? Que pensez-vous de la vision d’une Europe plus sociale qu’elle a présentée jusqu’à présent ?

Comme je l’ai déjà dit, je salue les premières interventions d’Ursula von der Leyen et la manière dont elle priorise la dimension sociale. Certaines parties de son programme auraient pu sortir tout droit du nôtre. Notre programme gouvernemental établit que dans un État providence nordique, l’économie sert le peuple et non l’inverse.

Nous devons néanmoins attendre de voir son programme de travail à la nouvelle Commission. Et vous pouvez compter sur nous pour l’influencer à ce sujet.

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