« Il faut bousculer le monde du travail pour contrer le populisme »

Guy Ryder [ILO]

Pour Guy Ryder, directeur général de l’Organisation internationale du travail la déconnexion systématique entre les constats de la classe politique, notamment en matière d’inégalité, et les propositionsest enpartie responsablme de la montée du poppulisme.

Les inégalités de revenus et la sécurité de l’emploi ont été des sujets cruciaux des élections américaines et pourraient jouer un rôle décisif en France, où la candidate populiste Marine Le Pen bouscule le paysage politique.

Guy Ryder a étudié les sciences politiques et sociales à l’université de Cambridge et l’Amérique latine à l’université de Liverpool. En novembre 2016, il a été réélu à la tête de l’Organisation internationale du travail (OIT) pour un deuxième mandat de cinq ans.

Quelle devrait être la réponse législative à la quatrième révolution industrielle qui s’annonce ?

Premièrement, il faut se pencher sur la gestion de l’économie mondiale. Je trouve toujours frustrant de me dire que nous ne nous concentrons que sur l’éducation, les compétences ou l’apprentissage lorsque nous nous apprêtons à appliquer des politiques fiscales et monétaires macroéconomiques, qui auront de toute façon pour conséquence un rétrécissement de l’économie mondiale.

Il faut commencer par le cadre macroéconomique, et approcher les questions comme le développement de compétences au sein de ce cadre, mais aussi se pencher sur les institutions et processus qui nous gouvernent depuis longtemps.

Nous devons nous interroger sur les conséquences de la diversification des modalités d’emploi, comme le travail temporaire. Travailler à temps partiel signifie-t-il avoir des conditions de travail inférieures, une plus grande insécurité et l’exclusion du régime de protection sociale ?

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Une telle approche nécessite des changements fondamentaux…

Réorganiser les institutions du marché du travail ou compléter les salaires par un revenu universel revient de toute façon à changer complètement de scénarios.

Je pense que nous sommes face à une question fondamentale. Nous devons décider si nous voulons appliquer des instruments politiques habituels, qui nous servent depuis 20 ou 30 ans, à de nouvelles circonstances, ou si nous considérons que le rendement marginal de ces instruments traditionnels est en baisse et que nous devons créer de nouveaux outils. C’est une question qui reste ouverte, la réponse juste est probablement quelque part au milieu des deux extrêmes.

Le risque est de voir l’écart entre les gagnants et les perdants s’élargir, puisque dans le monde de la technologie, le gagnant est en général celui qui rafle tout. La montée du populisme ne ferait donc qu’augmenter exponentiellement. Craignez-vous que la réponse politique ne parvienne pas à suivre le rythme des changements sociétaux et économiques ?

C’est une réaction en cascade : échec économique, insatisfaction sociale et impact politique. J’ai peur que nous ne soyons pas capables de réagir assez rapidement.

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La première priorité est d’échapper à notre état de déni. Nous avons un problème : le monde du travail actuel génère inégalités, marginalisation et injustice. Les gens se sont mis à réagir. Il ne suffit pas de prendre conscience de l’injustice, parce qu’elle menace notre équilibre politique.

Même certaines de nos valeurs démocratiques sont remises en question. Si cela ne nous réveille pas, ne nous fait pas sortir de notre état de déni, je me demande ce qui le fera. Il est urgent de réagir, et notre réaction doit être ferme. Il va falloir mettre en place des politiques assez controversées à un moment ou à un autre.

Le diagnostic est assez clair : ces derniers mois, nous avons étés témoins de plusieurs chocs, dont le Brexit et la victoire de Donald Trump. Et pourtant, rien n’a fondamentalement changé en Europe et ailleurs.

À des réunions comme le G20, tout le monde est unanime et reconnait que les inégalités sont un problème. Le FMI avertit aussi que les inégalités freinent dangereusement la croissance et les sociétés en général, et que nous devons faire quelque chose.

Et puis on ne voit jamais les suites concrètes de ces discours. Ce n’est pas cohérent. Il y a une déconnexion cognitive entre les faits observés et les propositions qui suivent. Il faut sortir des cadres politiques établis, de nos manières de penser traditionnelles, et c’est difficile. C’est un changement de paradigme, qui nécessite un effort politique mental.

Ou alors il y a Donald Trump…

Donald Trump change la donne, mais dans la direction politique qui lui plait.

Son succès actuel est donc peut-être le résultat d’années d’échecs de la part des personnalités politiques actuelles ?

C’est indéniable. C’est le résultat de nos échecs, parce que nous sommes tous sur le même bateau.

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