Maria Joao Rodrigues : «le pilier social n’est qu’un début»

Maria João Rodrigues et Jean-Claude Juncker, différentes familles politiques, mais une priorité commune: le système social. [European Parliament]

Jean-Claude Juncker a le mérite d’avoir fait des questions sociales une priorité pour la Commission européenne, estime l’eurodéputée socialiste Maria Joao Rodrigues. Elle désapprouve en revanche le faible engagement de certains leaders de droite, comme Angela Merkel, sur le sujet.

Maria João Rodrigues est l’eurodéputée auteure du rapport du Parlement sur les droits sociaux dans l’UE. La socialiste a été ministre du Travail au Portugal.

Les chefs d’États européens se sont mis d’accord sur un pilier des droits sociaux. Obtenir un accord sur certaines questions sociales a été très difficile. Le sommet et Gothenburg, en Suède, et sa déclaration marquent-ils un tournant ?

C’est une très longue histoire. En 2014, le groupe socialiste avait exigé une grande initiative pour les droits sociaux en échange de leur soutien à Jean-Claude Juncker. Il a donc eu l’idée de ce pilier social et a lancé une consultation. Le Parlement a décidé de faire son propre rapport d’initiative, dont j’étais rapporteure. La Commission a présenté un paquet législatif, qui reflète l’ambition du Parlement en ce qui concerne la mise à jour des normes sociales. Aujourd’hui, le défi est que l’on a une proclamation du pilier social consistant en 20 principes modernisant les normes. Il faut cependant encore les transformer en résultats concrets.

Cette proclamation est donc certainement une première étape importante, parce qu’il s’agit d’un engagement politique au plus haut niveau, impliquant le Parlement, la Commission et le Conseil. C’est un bon point de départ, mais nous devons mettre un place un vrai projet pour lancer toutes les mesures nécessaires à l’application de ces principes.

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Les difficultés émanaient-elles de différences entre les positions des États membres ou entre celles des partis politiques ?

Les deux, c’est pourquoi cela a été si compliqué. Certains États membres ont résisté, non pas à cause de leur position géographique, mais de leurs gouvernements très conservateurs, presque nationalistes, qui estiment que des politiques sociales européennes ne sont pas nécessaires. C’est une position nouvelle des conservateurs, parfois à la limite de la xénophobie.

Leur manière de protéger le peuple est de retourner aux politiques nationales et aux frontières nationales. Au final, je dirai que le problème se pose surtout au niveau des familles politiques, et pas vraiment au niveau des États membres d’un point de vue géographique.

Il y a également eu des difficultés au sein du PPE. Quand nous nous occupons de commerce, de commerce international, de marché unique ou de révolution numérique, nous avons besoin d’une coordination forte. Sans cela, c’est une spirale vers le bas. Il est dans l’intérêt de tous les États membres de mettre en place ces politiques sociales, mais certains gouvernements conservateurs et certains membres du Parlement européen ne le comprennent pas. Et puis il y a Angela Merkel, qui ne vient pas au sommet, ce que je regrette.

Estimez-vous que son absence est le signe d’un manque d’intérêt de Berlin pour les questions sociales européennes ?

C’est une personnalité extrêmement importante et même si les négociations de coalition [la raison de l’absence de la chancelière] sont importantes, je trouve que cela ne suffit pas à justifier son absence. Je le regrette, vraiment. Cela envoie un mauvais message à l’Europe.

Un mauvais message sur ses priorités en termes de politiques sociales ?

Un message sur le fait qu’elle ne comprend pas pourquoi nous devons renforcer la dimension sociale. Sans une dimension sociale forte, il est très difficile de maintenir l’unité, d’éviter la fragmentation sociale, la fragmentation économique et, au-delà, la fragmentation politique.

L’absence d’une Europe sociale forte est la raison pour laquelle nous avons des mouvements nationalistes et populistes assurant être « les seuls à pouvoir protéger le peuple ». Le meilleur remède à ces tendances est de renforcer l’Europe sociale. Si la chancelière ne le comprend pas, elle ne comprend pas ce qui se passe dans l’Union européenne.

C’est le message qu’elle envoie en ne participant pas au sommet. C’est mauvais signe pour le prochain gouvernement allemand et un message très négatif pour le reste des Européens.

Bien qu’il soit membre du PPE, Jean-Claude Juncker a été l’un des hôtes de ce sommet social. Il a fait du sujet l’une de ses priorités en tant que président de la Commission. Êtes-vous d’accord avec sa conception de l’Europe sociale ?

Je le connais assez bien. J’ai collaboré avec lui lors d’autres moments importants de l’histoire européenne. Le dernier sommet social, il y a 20 ans, avait été organisé par Jean-Claude Juncker, qui était alors Premier ministre du Luxembourg, mais aussi ministre des Finances et du Travail. J’essaie toujours d’être juste et je sais qu’il est sincèrement favorable à une Europe sociale. Le PPE n’est pas un groupe homogène, il est constitué de types de personnes différents.

Jean-Claude Juncker est vraiment pour l’Europe sociale, il faut lui accorder ce mérite, et je reconnais qu’il joue un rôle important à ce niveau.

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 Les 20 principes proclamés ne sont pas contraignants. Vous estimez qu’il ne s’agit que d’un point de départ. Dans votre rapport parlementaire, vous appelez à une nouvelle réglementation et à davantage de fonds pour les mesures sociales.

J’estime que la proclamation est une initiative positive, c’est un début au plus haut niveau institutionnel, mais il faut être clair sur le fait qu’il ne s’agit que d’un début.

Il est important de noter que la Commission a inauguré ce pilier en indiquant qu’il concernerait principalement la zone euro. Je ne partageais pas cette position. Il est certain que nous devons développer les dimensions sociales de la zone euro, mais je trouve que le pilier devrait s’appliquer à tous les États membres et à tous les citoyens, nous ne devons pas nous retrouver avec des citoyens de première classe et d‘autre de seconde classe. Pour le Parlement, qui représente tous les citoyens, cette vision est simplement inacceptable.

Bien sûr, je sais pourquoi la Commission a proposé cela : parce qu’elle redoutait que cette mesure soit bloquée par certains gouvernements difficiles, en particulier la Hongrie et la Pologne. Je peux vous dire que ces gouvernements y étaient vraiment opposés. Je l’ai vu parce que j’étais au conseil EPSO [emploi et affaires sociales].

Quand les négociations entre ministres ont commencé, cela a été très compliqué, parce que le gouvernement hongrois a présenté plus de 20 amendements. Varsovie résistait aussi. Finalement, l’Irlande et quelques autres pays ont dit vouloir un paragraphe disant « Nous adhérons à ces principes de modernisation de nos systèmes sociaux pour le 21e siècle, mais l’application de ces principes nécessiterait la mise en place de nouvelles mesures et législation ».

Nous devons définir précisément les normes à appliquer aux personnes, aux enfants, aux femmes et aux hommes, dans la définition des rôles des travailleurs pour adapter le nouveau modèle social européen à son environnement. Il ne s’agit pas uniquement de concurrence mondiale, mais aussi de la révolution numérique, qui atteint aujourd’hui tous les secteurs et les transformera.

Un exemple important est le fait que les emplois, quels qu’ils soient, y compris pour une plateforme en ligne, doivent répondre à deux conditions : un contrat de travail citant des conditions acceptables et une protection sociale. Même pour les indépendants, même pour les petits autoentrepreneurs ou les start-ups. Tout le monde doit bénéficier d’une protection sociale. Cette condition a pour but de créer un nouveau système de sécurité sociale pour le siècle à venir.

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