« On a besoin du retour de l’État providence en Europe », selon Laurent Berger

Le secrétaire général de la Confédération française démocratique du travail (CFDT), Laurent Berger, s'adresse aux médias après une réunion avec le président français Emmanuel Macron et des représentants des syndicats en préparation du sommet européen de Porto, au palais de l'Élysée, le 29 avril 2021. [EPA-EFE/YOAN VALAT]

Le syndicaliste français estime, dans une interview accordée à Ouest-France, que la crise sanitaire liée au Covid-19 a montré toute l’importance de la puissance publique. À l’occasion du sommet européen qui se déroule au Portugal, il appelle les chefs d’États et de gouvernements à prendre des décisions concrètes pour améliorer les droits des travailleurs européens

Les chefs d’États et de gouvernements européens sont rassemblés à Porto (Portugal) depuis le jeudi 6 mai et jusqu’au 8 mai pour discuter des prochaines étapes de « l’Europe sociale ». Le chef de la CFDT, Laurent Berger, y sera présent en tant que président de la Confédération européenne des syndicats (CES).

Il a confié à Ouest-France ses attentes sur ce sommet et prévient qu’il faut absolument éviter d’aboutir à un statu quo qui serait mortifère pour l’Union européenne. Mais le leader syndical estime aussi qu’il existe une fenêtre pour faire avancer les revendications des organisations sociales grâce à l’enchaînement en peu de temps des présidences du Conseil de l’Union européenne favorables par le Portugal (jusqu’en juillet) et française (début 2022).

Un point de vue d’autant plus à écouter qu’est lancée à l’occasion de la fête de l’Europe, dimanche 9 mai, la conférence pour l’avenir de l’Europe qui réunira citoyens, corps intermédiaires, monde associatif, élus locaux, nationaux et européens pour définir les changements nécessaires au projet européen.

Qu’attendez-vous du sommet pour l’Europe sociale à Porto, les 7 et 8 mai 2021 ?

L’enjeu de ce sommet européen, c’est l’adoption d’un plan d’action avec des mesures extrêmement concrètes qui visent à renforcer l’Europe sociale. L’accent de la déclaration qui se prépare est mis sur le bien-être des personnes, le progrès social, une convergence à la hausse, une reprise après la pandémie riche en emplois, des conditions de travail adéquates, des emplois de qualité. On espère aller dans le concret sur le salaire minimum en Europe ou la lutte contre la pauvreté et l’exclusion.

La France défendra "des salaires minimums adéquats" lors du Sommet de Porto

Le président français Emmanuel Macron se rend aujourd’hui à Porto dans le cadre d’une réunion avec ses homologues européens sur l’Europe sociale où il y défendra des « salaires minimums adéquats » au sein des pays du bloc.

On espère que le sommet informel des chefs d’États et de gouvernements qui doit suivre fera sienne cette déclaration. Je souhaite qu’on s’engage vraiment dans un calendrier au niveau européen de mise en œuvre de ces mesures très concrètes à hauteur de femmes et d’hommes.

Et comment cela doit-il se traduire dans le cas du salaire minimum européen ?

On veut du contraignant et dans le langage européen, ça s’appelle une directive. Avec des garde-fous à respecter, évidemment, parce que ça fait débat. Par exemple, la priorité à la négociation collective des partenaires sociaux dans les pays où c’est la règle. Mais s’il n’y a pas de règles contraignantes, ne nous leurrons pas, on n’ira pas vers cette convergence des droits au niveau européen. On aura une paupérisation des travailleurs et un dumping social qui continuera de s’exercer. Nous, on veut une obligation de fixer un salaire minimum par la loi avec une clause de non-régression et des règles contraignantes avec 60 % du salaire médian et 50 % du salaire moyen.

Là où l’Europe pèche souvent, c’est dans son incapacité à rendre les choses contraignantes. Il ne faut plus dans chaque déclaration faire valoir l’autonomie de chaque État au nom de la subsidiarité, même si c’est un concept important. Sinon, on va rester dans la déclaration d’intention sur la question sociale. C’est un vrai combat à mener au niveau européen.

« L’Europe sociale », c’est un slogan qu’on entend régulièrement, notamment en France, comme une meilleure Europe, une Europe qui serait différente…

« L’Europe sociale » est déjà une réalité, pas simplement un slogan. C’est l’incapacité du politique à reconnaître ce que l’Europe a apporté sur la question sociale, qui est en fait un slogan un peu creux. Sur des questions très concrètes, de santé et de sécurité au travail, la réglementation européenne, parfois à partir d’accords entre les partenaires sociaux, a construit la protection pour les travailleurs partout en Europe et notamment en France.

Il y a deux pièges à éviter. D’abord le statu quo, qui consisterait aujourd’hui à dire, grosso modo, qu’on fait des recommandations, puis chacun fait comme il veut dans son propre pays. Il faut éviter ce piège-là parce que ça tuera l’Europe et ça tuera le sentiment européen chez nombre de travailleurs. Il faut éviter l’autre extrémité, qui serait de dire que tant qu’on n’a pas des salaires qui sont à tout point identique partout en Europe, finalement, on n’aura pas d’Union européenne et on n’aura pas avancé sur la question sociale. C’est faux.

Le syndicalisme n’est pas le grand soir. On peut y croire, mais on a souvent des matins un peu déceptifs. C’est d’avancer petit à petit et, là, on a l’occasion de le faire car la Commission a ouvert un chantier dessus. Vous savez, le pire, c’est l’immobilisme.

Le temps européen est souvent long pour faire avancer un projet…

L’Europe est sur le bon chemin, mais c’est trop lent. Le réformiste que je suis veut la faire accélérer. La présidence française aura un rôle énorme, notamment le droit de la représentation des travailleurs, la question du télétravail, la question de la formation. On va avoir besoin du compte formation en Europe, dans le cadre de la transition écologique du Green Deal, pour investir massivement dans les compétences des travailleurs européens. Si la présidence française peut mettre sur les rails ce type d’initiative, c’est une vraie opportunité. Parce qu’il faut le dire, il y a une vision assez sociale de l’Europe de la part du gouvernement français aujourd’hui.

Il faut utiliser ces moments-là pour mettre des cliquets d’une certaine manière, cranter un certain nombre d’avancées pour aller de l’avant concrètement sur l’Europe sociale. Le revenu minimum nous permettra de passer aux objectifs suivants. C’est vraiment la démarche syndicale qu’on aborde aujourd’hui au niveau européen.

Juste après ce sommet social, il y aura le lancement de la Conférence pour l’avenir de l’Europe. Qu’en attendez-vous ?

Il faut créer un mouvement citoyen. On a une opportunité pour le faire avec la conférence sur l’avenir de l’Europe, qui doit avoir une dimension sociale. C’est une vraie opportunité pour repenser l’Europe, de réaffirmer l’importance de la démocratie au sein de l’économie et de la société, de réaffirmer les valeurs fondamentales qui sont parfois remises en cause dans certains pays européens, un engagement en faveur des services et des biens publics, de la protection sociale. Je suis persuadé que l’on doit se fixer de nouveaux indicateurs, au-delà du seul PIB.

La Conférence sur l’avenir de l’Europe ne doit pas se transformer en arène politique

Les responsables politiques doivent écouter, et donner la parole aux citoyens. Pour Iratxe Garcia Pérez, présidente du Groupe S&D, le renouveau démocratique de l’Europe doit s’appuyer sur un parti-pris féministe.

Si on est trop lent parfois, y compris dans le plan de relance ou sur la question sociale, c’est souvent malheureusement, parce que nos modes de décision sont trop compliqués. La règle de l’unanimité, par exemple, est un vrai problème.

Je fais toujours attention à ne pas être un Européen béat et naïf, ou de considérer que ce qui pourrait se passer au niveau de l’Europe serait juste l’élargissement de ce qu’il se passe au niveau national. Ce n’est pas ça, mais un horizon commun à construire avec des cultures, des modèles très différents les uns des autres. Ce n’est pas anormal que ce soit un peu compliqué, un peu lent, mais il faudrait que ce soit beaucoup plus efficace à travers notamment les évolutions des règles de gouvernance.

Cette conférence serait aussi l’occasion de remettre en avant l’État-providence à la base de la reconstruction de l’Europe après la Seconde guerre mondiale…

Cette crise du Covid a mis en exergue un peu partout en Europe, particulièrement en France, deux dimensions extrêmement importantes de notre modèle social. Une action publique déterminée qui peut protéger à travers des services publics et des dispositifs publics. De l’autre côté, un système de protection sociale, avec, malheureusement, trop de trous dans la raquette, mais qui était quand même solide.

On a besoin du retour de l’État providence en Europe. Le plan d’urgence a été une forme de réponse, même si elle est insuffisante. Nous avons besoin surtout que l’on articule mieux à l’avenir le rôle de la puissance publique, et donc de l’Europe.

Mais peut-on faire une seule Europe sociale avec des modèles nationaux qui sont très différents suivant les États membres ?

L’Europe est une opportunité, notamment pour tous les travailleurs qui sont dans des pays où la couverture sociale est très faible et où l’action publique les protège peu. Mais ça nécessite qu’entre nous, on fasse fi de ce que sont nos propres intérêts parfois.

Je ne demanderai jamais comme président de la CES à quiconque de renoncer à ses propres avantages ou à son propre modèle dans les pays européens. Mais je condamne le fait que pour se protéger, parce qu’on serait Suédois, Français ou Allemand, on refuserait à d’autres d’accéder à un certain nombre de standards sociaux.

C’est la croisée des chemins : soit on consolide chacun nos modèles nationaux, soit on fait de la question sociale le cœur de l’Europe. Si on ne le fait pas, j’ai bien peur que la question démocratique, avec des aléas extrêmement désagréables, soit à l’ordre du jour dans les années à venir.

Subscribe to our newsletters

Subscribe