Philippe Latombe : « la souveraineté numérique française, c’est la capacité à choisir nos dépendances »

17 février 2021 : M. Philippe Latombe, député de la 1ère circonscription de Vendée, à l'Assemblée nationale.

À l’occasion de la publication du rapport d’information sur le thème « Bâtir et promouvoir une souveraineté numérique nationale et européenne », EURACTIV France a rencontré son rapporteur.

Philippe Latombe est député de la première circonscription de Vendée (MoDem).

Depuis plusieurs années, le gouvernement semble s’engager vers plus de souveraineté numérique, quel impact a eu la crise sanitaire sur ce phénomène ?

Je pense qu’il y a eu une prise de conscience technologique assez forte de l’État et des administrations. On s’en est rendu compte sur la résilience de nos réseaux. C’est un épiphénomène pour les gens mais, pendant le premier confinement, le gouvernement a demandé à Netflix de baisser son niveau de résolution pour la diffusion et a enjoint Disney à décaler son arrivée en France de quelques semaines. Pourquoi ? On avait peur que les tuyaux ne permettent pas d’assurer l’intégralité du travail à distance.

Comment définiriez-vous le concept de souveraineté numérique, au regard de l’approche française ?

La définition qu’on a retenue dans le rapport, c’est la capacité à faire un choix, à choisir nos dépendances, et de conserver en permanence cette capacité. Je peux faire un choix à un moment car je n’ai que deux solutions face à moi : une américaine très bonne et une française qui ne fonctionne pas. La France choisit plutôt de prendre l’américaine tout en continuant, en parallèle, de développer la française pour que le jour où elle devient un vrai choix, l’État soit en capacité de basculer.

Comment ce compromis se manifeste-t-il dans les choix français ?

Il faut se demander pourquoi on prend une solution. Je prends l’exemple du cloud. Il ne viendrait à personne l’idée de mettre les codes nucléaires sur un cloud ouvert à n’importe qui, il faut forcément que ce soit un réseau propriétaire. Il y a des données pour lesquelles on peut se poser la question de choisir une structure américaine, comme les données de santé. Il faut se demander l’intérêt stratégique avant de nécessairement choisir un cloud souverain.

Quels autres critères sont évalués au moment de choisir une solution souveraine ou non ?

Pendant la crise, il y a eu la question de savoir pourquoi on travaille avec Zoom, avec Teams… Pourquoi ? Parce que Zoom c’est facile. Parce que Teams est directement intégré dans la suite Microsoft et donc tout le monde l’a. On s’est retrouvé à se demander : « Est-ce qu’on a des solutions françaises ou européennes équivalentes ? » Aujourd’hui on a des solutions technologiques qui sont très bonnes. Mais elles nécessitent du développement.

Est-ce cette facilité qui a poussé l’État vers certains choix, controversés, comme l’hébergement par Microsoft du Health Data Hub (HDH) ?

Il existe une vision assez classique : « J’ai une suite qui s’appelle Microsoft ou j’ai du cloud Amazon Web Services qui me donnent une plateforme totale et qui est très tournée client. Pourquoi est-ce que j’irais m’embêter à prendre des solutions de briques que je suis obligé d’associer et de mettre bout à bout pour retrouver un niveau équivalent, voire peut-être un peu meilleur, mais qui sont en développement intégral chez moi alors que je n’ai qu’à appuyer à un bouton pour les autres solutions qui sont déjà là. » Que le HDH fasse ça, c’est un peu plus gênant.

Le choix de Microsoft pour le Health Data Hub français continue d'alimenter les critiques

L’hébergement par le géant Microsoft du Health Data Hub français est-il en train de devenir un « boulet » que la nouvelle plateforme de données de santé va devoir traîner ? Si ce choix critiqué provoque l’indignation de l’écosystème numérique français et européen, il inquiète aussi les défenseurs de la protection des données.

Le mois dernier, Emmanuel Macron a annoncé son ambition d’avoir 10 géants de la tech à 100 milliards d’euros en Europe d’ici à 2030, que pensez-vous de cet objectif ?

Je ne pense pas qu’on mesure l’efficacité et notre réussite à la valeur financière d’une entreprise. Aujourd’hui, on n’est plus là-dedans. Même les Américains ne sont plus là-dedans. Qu’on ait les meilleurs du secteur, très bien, mais je ne pense pas que ça se mesure au chiffre d’affaires ou à de la capitalisation.

Le lendemain, lors du salon VivaTech, le président de la République déclarait que la question du démantèlement des GAFAM était « légitime » et devrait être posée « tôt ou tard ». Partagez-vous ce point de vue ?

La question se pose. Elle est à la fois éthique — est-ce qu’on peut avoir aujourd’hui des plateformes avec un tel pouvoir sans aucun mandat des citoyens ? — et sécuritaire — est-il sûr d’avoir des acteurs qui sont tellement gros dont on dépend. Sans compter que ces géants peuvent noyer juridiquement et économiquement les startups par leur taille. Il y a aussi la question sociétale : le modèle américain n’est pas le nôtre. Je ne suis pas contre les GAFAM. Il faut simplement qu’on arrive à trouver de la place pour d’autres acteurs qui peuvent apporter quelque chose de plus.

Est-ce que le modèle européen en construction n’est pas justement notre avantage compétitif, face aux États-Unis et à la Chine ?

Bien sûr que si. Le RGPD nous sert à ça. Je suis plus prudent pour le DSA et le DMA. J’attends de voir s’il n’y aura pas une influence telle au moment des trilogues que les ambitions initiales seront revues à la baisse. J’attends beaucoup de la présidence française sur ce sujet-là. Il faut qu’on avance vite. Plus on accélère, moins le lobbying est facile à faire.

Les approches européennes de la souveraineté numériques sont elles suffisamment concordantes ?

Non, on n’a pas du tout la même vision de la souveraineté. Les pays du Nord sont plutôt atlantistes et disent qu’on ne devrait pas intervenir. Les pays du Sud sont plutôt dans l’idée d’avancer indépendamment. Et nous, avec l’Allemagne, on essaie de se demander comment on peut avoir la solution chez nous et comment on peut réguler le reste.

Comment peut-on s’accorder au niveau européen ?

Il faut changer les règles de gouvernance de l’UE. La règle de l’unanimité ne fonctionne plus. On est systématiquement bloqué. Il faut qu’on arrive à avoir une règle de la majorité. Quitte à ce qu’on fasse une majorité en volume de populations.

Quelle légitimité a la France pour imposer son approche ?

La loi Avia [visant à lutter contre les contenus haineux en ligne, NDLR] fait partie de certaines mauvaises initiatives que la France a eues. On ne s’est pas fait que des copains chez nos voisins européens qui préféreraient qu’on « rentre dans le moule ». Quand on se met tout le monde à dos, ça pose un problème parce que le jour où on a besoin de faire passer un truc important, on vous regarde avec des lunettes particulières.

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Au niveau national, quel est le rôle de l’État pour inciter la société civile à privilégier des solutions souveraines ?

Que l’État donne l’impulsion, que l’État donne l’exemple, que l’État s’impose à lui-même des choses, oui. Qu’il impose aux autres, il faut que ce soit dans un intérêt régalien. Mais c’est peut-être ma vision libérale des choses.

Où doit-il concentrer ses efforts pour générer cette impulsion ?

Aujourd’hui, le gros problème, c’est qu’on n’a pas un État qui soit client. Entre 1 euro de subvention et 1 euro de chiffre d’affaires, l’effet pour les entreprises est quasiment de 7 à 8. Quand l’État est un client, c’est une commande, c’est de l’emploi, c’est de la valeur ajoutée, de la recherche et du développement. C’est tout un système intéressant et valorisant qui donne de la crédibilité aux entreprises pour aller chercher des marchés extérieurs.

Cela devra-t-il passer par la modification des pratiques d’achat ?

L’État met du temps à contractualiser. Quand il s’agit d’une brique technologique française ou européenne, une petite boite, quand on met 18 mois pour signer le contrat, ça ne marche pas. La trésorerie de la startup ne suit pas. Il faut que l’État devienne un bon client, en faisant sa propre expression de besoin.

Le mille-feuille administratif français constitue-t-il également un frein ?

L’État n’a pas fait sa révolution de parcours client. Aujourd’hui, il faut encore remplir 5 Cerfa [formulaires administratifs, NDLR], fournir la même information à cinq administrations différentes pour avoir la réponse : « Nous sommes en train de traiter votre dossier ». Il faut que l’État fasse sa mue. Je rappelle qu’on n’en serait pas à 37 millions d’injections si un petit ingénieur [Guillaume Rozier, NDLR] n’avait pas créé dans son coin Covidtracker et Vite ma dose. Aujourd’hui, l’État n’a pas l’agilité suffisante pour faire cela.

Vous proposez également la création d’un ministère du Numérique, doté d’une administration et de moyens propres, en quoi cela pourrait-il faire bouger les choses ?

Il devrait déjà exister ! Tous les pays le font, pourquoi est-on les seuls à ne pas le faire ? L’État fonctionne en silos, il n’y a pas de vision transversale. On n’a pas de ministère du Numérique qui impulse une vision globale.

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