Pour le fondateur de Skype, l’Europe n’est plus à la traine

Niklas Zennström [Techcrunch/Flickr]

Exclusif. Le secteur européen des technologies n’est plus à la traine sur la scène internationale, bien au contraire, explique à EURACTIV le co-fondateur de Skype. 

Niklas Zennström est le co-fondateur de Skype et PDG d’Atomico. En 2005, Skype a été vendu à eBay pour près de trois milliards d’euros, la sortie de capital-risque la cession la plus importante jamais réalisée en Europe. Niklas Zennström est également le président d’une toute nouvelle organisation, la European Tech Alliance, qui s’est lancée au Parlement européen le 27 octobre. Il a répondu aux questions de James Crisp.

Pourquoi avez-vous créé la European Tech Alliance ?

Nous avons monté l’alliance parce que l’Europe compte aujourd’hui un grand nombre d’entreprises technologiques, mais il n’existe pas encore d’organisation de représentation par lequel elles pourraient s’adresser d’une seule voix à la Commission européenne.

Nous avons peut-être de bonnes entreprises, mais les conditions sont-elles réunies pour une cession réussie, comme celle de Skype ? [Les investisseurs d’un projet peuvent le quitter en vendant leur produit ou en le faisant entrer en bourse]

C’est la meilleure période pour entreprendre ou investir dans les technologies en Europe. Nous avons déjà créé des écosystèmes tech très, très solides, et il existe des centres tech à Londres, Stockholm, ou Berlin, par exemple. De grandes entreprises s’y installent d’ailleurs de l’étranger.

L’Europe a du capital, des talents, des personnes expérimentées et des entrepreneurs qui investissent dans des jeunes entreprises.

Est-ce assez pour assurer des cessions réussies ? Il y a-t-il assez de nouvelles introductions en bourse (IPO) ?

En 2014, il y a eu plus d’IPO tech en Europe qu’aux États-Unis, et les IPO ont été plus profitables. Donc oui, il y a des IPO.

Les gens pensent en général que l’Europe préfère le status quo à l’innovation. Trouvez-vous cette image justifiée ?

Je trouve qu’on ne peut pas vraiment parler pour l’Europe et ses centaines de millions d’habitants. Il existe bien sûr de plus en plus d’entrepreneurs qui bousculent les marchés et créent des entreprises de pointe, mais le débat public est dominé par le status quo et ça doit changer. Nous devons commencer à penser à l’avenir plutôt qu’au passé.

Nous nous soucions beaucoup de la protection des données. La Cour de justice européenne a notamment condamné l’accord sur la sphère de sécurité à ce sujet. La Commission européenne conduit également plusieurs enquêtes sur certaines grandes entreprises américaines. Cela a-t-il un impact sur l’investissement en Europe ?

Ça n’a pas beaucoup d’influence sur les investisseurs qui cherchent à placer leur argent en Europe. Nous devons élargir notre champ de vision, cela dépasse les marchés européen ou américain. Je n’ai jamais rencontré d’entrepreneur en Europe qui estime que nous avons besoin de plus de mesures de protectionnisme. Les entrepreneurs veulent faciliter la création d’entreprise, réduire les entraves nationales et faciliter l’élargissement de leur commerce.

Comment la stratégie du marché unique numérique pourra-t-elle les aider ? Leur permettra-t-elle de croitre au niveau mondial ?

Le marché unique numérique est une très bonne initiative, et nous la soutenons. Elle a pour objectif de supprimer de nombreux obstacles afin de faciliter la croissance des entreprises. Cela dit, il est important de créer une plateforme qui permettra aux entreprises de grandir également au-delà de l’Europe et de devenir mondiales.

Quelles sont les principaux obstacles à la croissance des entreprises ? Que faut-il changer en premier lieu ?

Il est toujours très difficile de passer à l’échelle supérieure. La concurrence est dure, c’est toujours un défi. Très peu d’entreprises ne parviennent pas à s’agrandir à cause de la législation en place, mais les règles rendent parfois les choses plus compliquées. Au final, ce qui pose problème est souvent l’embauche de personnes dans des pays différents et l’harmonisation de la TVA, ce qui est très compliqué. Les plus gros soucis sont là.

Si le secteur ne se dynamise pas, l’Europe risque-t-elle de rester sur le carreau ?

L’Europe ne prendra plus de retard. L’Europe croit très, très vite. Ces dix dernières années, nous avons créé 33 sociétés informatiques en Europe, et elles pèsent des milliards de dollars. L’Europe n’est pas sur le carreau. Au contraire, elle rattrape son retard et montre sa valeur.

Quand on regarde d’où vient le capital-risque, on se rend compte qu’il s’agit en grande partie de fonds publics. Cela ne veut-il pas dire que le marché est détraqué ?

Il existe beaucoup de types d’investisseurs…

Comme les fonds de pension ?

Malheureusement, les fonds de pension publics ne participent pas autant qu’ils devraient et je trouve que c’est un vrai problème.  Les fondateurs d’entreprises veulent construire des entreprises qui durent, et ont donc besoin d’un capital sur le long terme. Et qu’est ce qui est plus durable qu’un fonds de pension public ?

C’est dommage qu’ils ne participent pas davantage à la croissance de ces entreprises, ce qui donnerait également l’occasion au système de pensions de bénéficier de la valeur créée.

Parce qu’ils ont besoin d’un bon retour sur investissement ?

Bien sûr. Ils ont besoin de bénéfices stables. Les autres types d’actifs ne permettent pas d’engranger autant de bénéfices.

On ne considère en général pas les jeunes entreprises comme des investissements à long terme, mais plutôt comme un investissement qui ne dure que cinq ou six ans. Cette perception est-elle fausse ?

Les fondateurs des entreprises pensent au long terme. C’est vrai que parfois les entreprises sont vendues ou admises en Bourse, mais quand on compare au marché public, un investissement de cinq à dix ans, c’est du long terme.

En fonction du type d’actif, je pense que les fondateurs et les investisseurs ont une attitude différente. Un fondateur – ou une fondatrice – peut préférer garder son bébé.

Aujourd’hui il leur est plus facile de rester au sein de l’entreprise. Le marché des ventes secondaire est très bon, donc les investisseurs du début peuvent faire une sortie, cela n’empêche pas les fondateurs de garder l’entreprise.

L’impact de l’économie numérique dépasse le secteur technologique. Elle modifiera aussi les entreprises traditionnelles.

Ces entreprises se numérisent de plus en plus. En réalité, tous les secteurs de notre économie sont passées au numérique.

Quelle est la prochaine innovation technologique qui changera le monde ? Quel est le prochain Skype ?

C’est pour répondre à cette question que je me lève tôt le matin et que je rencontre des représentants de nombreuses jeunes entreprises. Il est très difficile de prévoir ce que sera la prochaine révolution technologique.

Personne ne pensait cela de nous quand nous avons commencé Skype. Quand Google s’est lancé, on ne savait pas que les recherches deviendraient si proéminentes. En fait, même les moteurs de recherche existant se transformaient pour devenir des portails. Personne n’avait prévu Airbnb, ou Uber.

Nous devons être ouverts aux grandes innovations. Ce qui est si intéressant aujourd’hui, c’est qu’il existe énormément de technologies qui permettent aux entrepreneurs de bouleverser les marchés et d’innover. C’est la combinaison de technologies comme les portables, l’Internet des objets, l’intelligence artificielle, les mégadonnées, la robotique, etc. qui créent les boîtes à outils dont se servent les entrepreneurs pour innover.

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