Report du Black Friday : « Un moindre mal, mais toujours un contresens »

Le logo Amazon, ici représenté à l'extérieur du centre de logistique et de distribution de l'entreprise à Werne, en Allemagne. L'entreprise de Seattle fait face à un vent de fronde depuis plusieurs semaines en France. [EPA-EFE/FRIEDEMANN VOGEL]

Dans un tribune publiée la semaine dernière sur France Info, 120 responsables politiques et syndicaux ont appelé à « stopper l’expansion d’Amazon » dans une critique virulente contre le « monde de surconsommation prédateur » que représente le géant du e-commerce.

Dominique Potier, député PS de Meurthe-et-Moselle, en est l’un des signataires.

Contrairement à la pétition très médiatisée #NoelsansAmazon, la tribune que vous avez signée n’appelle pas qu’à exclure le géant californien des fêtes de fin d’années mais à « repenser en profondeur nos modes de consommation ». Pourquoi ce ton radical dans la tribune ?

La situation est urgente. Le modèle commercial d’Amazon pose de graves problèmes, à plusieurs niveaux. Tout d’abord en termes de distorsion de concurrence : il fait partie de ces GAFAM qui sont peu – voire pas – fiscalisés ; par ailleurs, Amazon avec une force de frappe à l’échelle planétaire est capable d’écraser ses prix, créant des rapports de force insoutenables pour n’importe quel autre vendeur.

Son impact environnemental est souvent pointé du doigt, avec raison. Même si l’on ne dispose pas toujours de référentiel détaillé en la matière, avec un peu de bon sens on peut imaginer que ce système de livraison à travers le monde est in fine plus consommateur d’énergie et plus destructeur de ressources que ne l’est le commerce traditionnel.

Amazon ne contribue pas aux biens communs par l’impôt, il détruit les valeurs de l’économie réel, détruit l’environnement… tout ça en détruisant des emplois dans les commerces de proximité. La tribune revient d’ailleurs sur ce point. Quant aux emplois qui sont créés, les conditions salariales sont très contestables.

Mon but ici n’est pas de faire un procès en diabolisation d’Amazon. C’est surtout l’occasion de rappeler que son modèle commercial n’est pas un impératif. Une autre manière de penser le commerce existe : dans la distribution de la valeur, l’effort commun, l’économie de la ressource et le maintien d’une vie sociale génératrice d’emploi.

Pour rouvrir les commerces de proximité, le gouvernement a proposé de repousser l’opération promotionnelle du Black Friday, ce que la grande distribution et Amazon ont accepté. Que pensez-vous de ce report ?

À choisir je reporterai le Black Friday ad vitam aeternam. Cette frénésie commerciale me paraît très inquiétante, dans un monde qui devrait penser son rapport au temps, à la consommation, aux autres avec beaucoup plus de sagesse.

Ces systèmes de soldes agressives et permanentes finissent par faire perdre tout sens de la valeur. À force de solder de manière intempestive, on renie au producteur la réflexion et le labeur qui se cachent derrière leurs produits. Le risque à terme c’est que tous, producteurs et consommateurs, oublient que les choses ont une valeur.

Casser les prix nous rendrait donc moins consciencieux ?

C’est une certitude. Les géants du e-commerce impactent les producteurs mais aussi in fine les consommateurs. C’est de la dignité humaine dont il est question ici : en tant que producteur, qui voit la valeur de leurs marchandises réduite à presque rien, et en tant que consommateur, qui se voit forcé à consommer toujours plus. Accumuler des biens est si facile que cela en devient banal.

Comme société, cette servitude volontaire devrait nous interpeller, pour mieux s’en libérer et trouver du sens dans nos façons de produire et de consommer. Le report du Black Friday est certes un moindre mal, mais toujours un contresens. La solution serait un système de soldes régulé et adapté aux saisons de stockage.

Ce qui est terrifiant avec Amazon c’est qu’il est atemporel et, en cela, profondément destructeur. Pour commander quelque chose sur Amazon il n’y a ni dimanche, ni jour férié… Je rêve d’un monde où l’e-commerce pourrait être régulé et serait culturellement adapté au rythme de nos sociétés.

La tribune appelle également à établir « une taxe exceptionnelle sur le chiffre d’affaires d’Amazon ».

En effet, deux solutions sont à l’étude. Une première à court terme. Cette crise exceptionnelle a permis à Amazon d’engranger des bénéfices ahurissants ; de la même manière une « taxation exceptionnelle » doit être mise en place. Le montant de cette taxe permettrait d’assurer la survie de l’ensemble du commerce. C’est une question de justice sociale.

La deuxième se ferait sentir à long terme. Amazon comme l’ensemble des GAFAM sont structurellement sous-fiscalisés. Il convient d’opérer un rééquilibrage, notamment en ce qui concerne les entrepôts du e-commerce qui ne sont pas fiscalisés, contrairement au commerce physique.

 

Subscribe to our newsletters

Subscribe
Contribuer