Francesca Bria : «l’Europe ne doit pas dépendre de la Silicon Valley»

Francesca Bria

Euractiv Allemagne a profité d’une des plus grandes conférences sur le numérique, Re:publica, à Berlin, pour parler de villes intelligentes et l’Espagne à l’heure de la révolution numérique avec Francesca Bria.

Francesca Bria est responsable de la technologie et de l’innovation numériques à la ville de Barcelone.

Parlez-nous du développement de Barcelone en tant que « ville intelligente ». Quelle est votre expérience dans la formation de sa stratégie numérique ?

Notre premier problème a été que le concept de « ville intelligente » était développé par les vendeurs de technologie depuis dix ans, donc il y avait toutes sortes de technologies : connectivité, big data, des grands tableaux de bord pour gérer les services municipaux. Il a fallu se demander pourquoi nous avions besoin de cette technologie, qui gérerait ces données, qui serait propriétaire de l’infrastructure de la ville ? Nous avons inversé le paradigme et sommes partis des problèmes des citoyens : des logements abordables, la transition énergétique, le changement climatique. Puis nous avons discuté de la manière de redonner le contrôle des données aux citoyens.

Nous avons lancé un large mouvement de démocratie participative, à la fois en ligne et hors ligne. Nous sommes allés de quartier en quartier, interroger les gens selon les principes de participation citoyenne afin d’identifier les priorités, puis utilisé la plateforme en ligne « Decidim Barcelona », grâce à laquelle 400 000 Barcelonais ont évalué les propositions et ont créé un programme de gouvernance.

Protéger le climat et la démocratie en Europe, double impératif pour notre génération

L’urgence climatique c’est l’affaire de notre génération et nous sommes la dernière à pouvoir agir. Face à la « vague réactionnaire » marquée par les idées climatosceptiques, nous pronons l’impératif européen de protéger le climat et la démocratie.

Quelle est la clé de votre travail à Barcelone ? Quelles conséquences espérez-vous ?

Pour nous, l’un des principaux problèmes a été la crise de la représentation politique. Les citoyens ne font plus confiance aux institutions publiques. Ils ne croient pas que nous ayons une vision d’avenir, que nous travaillons à résoudre leurs problèmes. Ils ne font plus non plus confiance aux entreprises. C’est pourquoi tellement de gens votent pour des populistes, des partis de droite, partout dans le monde.

Nous voulions donc repenser la relation entre citoyens et institutions publiques et tenter de revitaliser la démocratie, de remettre les gens au centre. Notre réponse au populisme de droite n’est pas moins de démocratie, mais plus de démocratie.

Ce modèle pourrait-il être reproduit dans d’autres villes ?

Oui, nous appelons toutes les politiques tech de Barcelone les « normes numériques éthiques » et les partageons avec des centaines de villes partout dans le monde via un logiciel gratuit.

Notre plateforme de démocratie numérique est utilisée par plus de 60 villes dans le monde et je suis présidente d’un réseau appelé Cities CIOs Council. Des centaines de villes collaborent avec cette approche.

Les citoyens les moins au fait de ce type d’activités parviennent-ils à suivre ce qu’il se passe ? Il y a-t-il eu des critiques à ce sujet ?

Pour moi, il est très important de rendre plus politiques ces questions liées à la numérisation. C’est plus une question de modèle urbain. Aujourd’hui, la question de la propriété et du traitement des données est de plus en plus politique. Il ne s’agit plus uniquement de vie privée, mais aussi de modèle social et économique.

À Barcelone, nous avons créé la Sharing Cities Alliance, afin de négocier collectivement avec Uber et Airbnb après les pressions subies par ces entreprises. Uber a été sur la sellette à cause des droits des travailleurs et de la concurrence déloyale, alors qu’Airbnb contribue à la flambée des loyers. Nous perdons le contrôle des villes. Notre projet est de les reconquérir.

L’introduction d’une taxe numérique serait un moyen de contrôler des services comme Uber ou Airbnb. Cette mesure irait-elle assez loin ?

Nous devons en effet taxer ces entreprises. Et nous devons nous pencher sur la modernisation du système fiscal international pour tenir compte de la numérisation de l’économie, comme c’est le cas au niveau de l’OCDE.

En Europe, nous devons créer notre propre société numérique, nous ne pouvons pas dépendre de la Silicon Valley. Nous pouvons créer des règles pour les plateformes tech, renforcer la fiscalité, moderniser nos règles de concurrence… Mais nous devons aussi avoir nos propres infrastructures publiques et nous avons besoin d’alternatives. C’est un enjeu qui touche à la démocratie et à la souveraineté européennes.

À l’approche des élections européennes, avez-vous un message pour la prochaine Commission ?

Reprenez-vous ! Nous avons besoin d’actes et d’une nouvelle stratégie. Il faut comprendre que le numérique ne tourne pas seulement autour de nouveaux outils techniques ou cadres réglementaires, nous devons mettre en place un réel programme politique pour l’avenir de l’Europe.

Ce programme ne doit pas se centrer sur une industrie en particulier, mais avoir un impact global sur la société. Nous devons mettre aux points des transformations structurelles, notamment la réallocation des droits de propriété, de nouveaux programmes sociaux, un plan pour rendre plus séduisantes les universités européennes et des incitatifs pour encourager les talents européens à rester.

Petit à petit, les personnalités politiques se réveillent, parce qu’elles sont confrontées à des changements géopolitiques. Nous devrions être en mesure de mobiliser une action collective pour nous assurer que l’Europe sera un bon modèle pour une société numérique centrée sur les citoyens et qui protège leurs droits.

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