Contraindre les monopoles à s’ouvrir, le combat de Katarina Barley

Katarina Barley, ministre allemande de la Justice.

Dans un entretien avec Der Tagesspiegel, la ministre allemande de la Justice, candidate aux européennes, explique pourquoi elle veut que les Gafa  partagent leurs données avec le public.

Katarina Barley est devenue députée SPD au Bundesdag en 2013. En 2017, elle est nommée ministre de la Famille, puis, en 2018, de la Justice. En octobre de la même année, elle a été choisie par son parti comme tête de liste pour les européennes, avec Udo Bullmann.

Votre collègue, le ministre Helge Braun, ne tarit pas d’éloges sur les apps qui pourraient être utilisées pour analyser les grains de beauté et détecter un risque de cancer. Laisseriez-vous l’intelligence artificielle (IA) juger de votre santé ?

La santé est clairement un domaine où l’IA offre des possibilités entièrement nouvelles, et j’y suis bien sûr favorable. Je vis près de Trier, à la campagne, où les soins médicaux pausent un certain nombre de problèmes. L’IA peut vraiment aider dans ces zones-là. Mais, en tant que membre du gouvernement, il me revient aussi de toujours attirer l’attention sur des risques potentiels. Je suis en quelque sorte la rabat-joie.

Comment cela ?

Parce que c’est moi, avec le ministre de l’Intérieur, Horst Seehofer, également responsable de la sécurité des données, qui garde un œil sur le sort des données, du point de vue du consommateur. C’est très pertinent pour le secteur de la santé parce que les données dans ce domaine sont parmi les plus personnelles. La sécurité doit être garantie, plus que dans tout autre domaine. Cela vaut non seulement pour la manière dont les données sont traitées et stockées, mais aussi pour leur utilisation ultérieure par le secteur de la recherche sous une forme anonyme.

Pouvez-vous vous assurer que la « muraille de Chine » d’Amazon fonctionne vraiment ?

Depuis près d’un an, nous disposons d’une « épée bien plus tranchante » que jamais grâce au règlement général sur la protection des données (RGPD). Le règlement stipule que la collecte de données ne peut être autorisée que si elle est nécessaire à l’exécution du contrat. Pour tout le reste, il faut poser des questions supplémentaires et le traitement des données est très limité. Je vérifierai également le droit de la concurrence.

Comment comptez-vous rendre le droit de la concurrence plus numérique ?

Dans les dossiers de concurrence, on se penche en premier lieu sur les chiffres, comme le chiffre d’affaires de l’entreprise ou la taille de la clientèle. Je pense que la question des données devrait être davantage prise en compte. Ici aussi, il ne s’agit pas seulement de la quantité de données qu’une entreprise utilise, mais aussi des combinaisons possibles. Lorsque Facebook, WhatsApp et Instagram ont fusionné, on ne savait pas toujours comment le nombre d’utilisateurs allait évoluer. Si les données des clients d’Amazon se mettaient à fusionner avec celles d’une compagnie d’assurance maladie, ce serait un exemple encore plus flagrant.

Faites-vous confiance aux grandes entreprises ?

Non. Ces sociétés sont uniquement conçues pour maximiser les profits et ne peuvent être abordées que sous deux angles : l’argent et la confiance. C’est pourquoi, lorsque ces lignes sont franchies, il faut rendre ça visibles, et éventuellement agir. Des sanctions sévères doivent être imposées, comme le prévoit le GDPR – l’amende maximale est de 4 % du chiffre d’affaires annuel mondial de l’entreprise, ce qui représenterait 1,6 milliard d’euros pour Facebook, même pour une si grande boîte, ça reste une somme importante. Et, idéalement, les consommateurs devraient avoir accès à des solutions de rechange à ces sociétés géantes, car il s’agit aussi de briser les monopoles.

Cela pourrait-il être réalisé par le biais d’un moteur de recherche public ?

Je trouve toujours ces propositions un peu étranges, parce que je viens d’une génération où les données devaient surtout être protégées contre l’État. Cependant, il existe d’autres possibilités telles que l’interopérabilité qui oblige les monopoles à s’ouvrir. Techniquement, c’est faisable, en particulier dans le cas des services de messagerie.

Comme WhatsApp, par exemple, qui appartient aussi à Facebook.

Je ne suis pas sur WhatsApp, et je ne veux pas l’être, mais mes enfants, oui. Il y a donc plusieurs groupes de discussion auxquels je voudrais me joindre. Si je pouvais utiliser des alternatives comme Signal ou Threema tout en étant active sur un groupe WhatsApp ou Facebook, cela pourrait éventuellement briser le monopole – et permettre une concurrence favorable aux consommateurs. Si les consommateurs tournent le dos en masse aux entreprises comme Facebook, elles devront bien envisager de modifier leurs normes de protection des données. Après tout, si j’envoie un SMS, je peux envoyer des messages à tous les membres d’un groupe, même s’ils ont des opérateurs mobiles différents. C’est également ce dont nous avons besoin pour les messageries. J’ai d’ailleurs abordé le sujet avec Mark Zuckerberg lui-même.

Aviez-vous l’impression qu’il prenait ces préoccupations au sérieux ?

Je pense qu’à la lumière des scandales répétés en matière de données, les responsables commencent à se rendre compte que les choses ne peuvent plus continuer comme cela.

N’est-il pas dans l’intérêt des entreprises que l’Europe soit divisée sur la politique numérique ? Cela a commencé en Irlande, où de nombreux groupes technologiques ont établi leur siège européen pour des raisons d’impôts…

La politique fiscale et la protection des données doivent être différenciées, en raison du principe de l’unanimité…

Certains espèrent la suppression de ce principe, justement.

Mais cela requerrait aussi l’unanimité. Il a fallu six ans pour finaliser le GDPR. Même s’il n’est pas parfait, c’est quand même un jalon important. On ne saurait surestimer le fait que l’Europe est en mesure d’adopter une telle mesure. Si nous pouvons faire ça, nous pouvons faire beaucoup plus.

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Vous affrontez une opposition féroce sur des questions liées à la réforme du droit d’auteur et aux filtres de téléchargement, cela en valait-il la peine ?

C’est le travail des politiciens d’assumer leurs responsabilités. La directive a été négociée sur une période de quatre ans. Son objectif était de renforcer les droits des créateurs, ce qui affecterait sans aucun doute de nombreux intérêts.  Ma position a toujours été la même depuis le début. J’estime que l’article 13, devenu l’article 17, est positif en ce qui concerne son objectif, mais erroné sur la forme. J’ai donc fait tout ce que j’ai pu pour m’assurer qu’il soit modifié ou même supprimé. En fin de compte, cependant, il s’agit d’une réforme du droit d’auteur européen dans son intégralité.

Comment mieux contrôler les algorithmes ?

Je voudrais m’assurer que les groupes partagent leurs grandes quantités de données avec le public. Ces données doivent être anonymisées, bien sûr. Les données AirbnB et Uber, par exemple, fournissent des informations pertinentes pour la planification urbaine. Notre idée est de créer un nuage européen dans lequel les données sont stockées et peuvent ensuite être utilisées. Ce modèle pourrait briser le pouvoir de marché existant et faciliter la recherche.

Bientôt, vous ne serez plus ministre de la Justice. Pouvez-vous promettre que la directive controversée de l’UE sur le droit d’auteur sera mise en œuvre au niveau national sans ce que l’on appelle des filtres de téléchargement ?

Je n’ai jamais rien promis de tel, mais il est possible de programmer différemment les contenus qui peuvent être reconnus et protégés. La directive stipule que les plateformes doivent faire tout ce qui est en leur pouvoir pour prévenir les violations du droit d’auteur et que les contenus non protégés ne doivent pas être bloqués.

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