« Les États-Unis ne sont pas nos adversaires »

Le ministre allemand des Affaires étrangères, Heiko Maas EPA-EFE/CLEMENS BILAN

Guerre commerciale avec les Américains, Brexit, Ukraine, réfugiés en Europe… Le ministre allemand des Affaires étrangères revient sur ces sujets dans une interview exclusive accordée à notre partenaire Ouest France et à Die Funke.

Heiko Maas est le ministre allemand des Affaires étrangères.

Le président américain, Donald Trump, a qualifié ses alliés européens « d’adversaires ». Est-il un « adversaire » de l’Union européenne ?

Peu importe qui le Président Trump appelle adversaire. Pour moi, les États-Unis ne le sont pas, mais notre partenaire et allié le plus important en dehors de l’UE. L’Amérique est plus grande que la Maison-Blanche. Trump ne changera pas cela, il peut tweeter autant qu’il veut.

Mais dans le domaine de la politique commerciale, les signes indiquent depuis longtemps une escalade. Peut-on encore éviter une guerre commerciale ?

La question est la suivante : comment peut-on éviter une guerre commerciale ? On ne devrait pas laisser Trump nous menacer. Nous devons plutôt maintenir l’UE unie et nous défendre avec confiance contre des tarifs douaniers sanctions. Nous devons fixer des limites à la méthode Trump. Il faut qu’il se rende compte qu’il ne réussira pas à diviser l’Europe. Trump doit comprendre : l’Amérique aussi ne peut que perdre, si nous nous imposons des telles taxes les uns aux autres.

Si Trump impose des taxes douanières sur les importations de voitures européennes, l’UE ne sera-t-elle pas alors obligée d’augmenter ses tarifs sur les importations d’avions Boeing ou d’iPhones d’Apple ?

Il est clair que dans ce cas l’UE serait forcée de prendre des contre-mesures. Je n’aurais pas pu l’imaginer il y a quelques mois. Mais la situation ne s’améliorerait pas si Bruxelles cède à la loi du plus fort, ou plutôt du plus provocateur. L’UE doit se défendre et ne pas accepter ce chantage.

Au sommet de l’OTAN, Trump a semé le doute sur la loyauté des Américains envers l’alliance. Est-ce que les États-Unis, si la situation devenait critique, défendraient l’Europe ?

Je pense que c’est une erreur d’identifier les États-Unis à Trump. Nous avons déjà vu à plusieurs reprises que ce que Trump a dit hier n’est plus vrai aujourd’hui. Je ne prendrais pas ses mots pour argent comptant. Je ne peux pas imaginer que les États-Unis ne respecteront pas les accords fondamentaux sur des questions aussi centrales que la défense au sein d’une alliance.

Vous êtes en voyage au Japon et en Corée du Sud. Est-ce aussi pour trouver de nouveaux partenaires face au tremblement de terre commercial en Amérique ?

Absolument. C’est le cas, par exemple, du Japon, qui est très attaché au libre-échange mondial. Le pays partage également nos valeurs et nos convictions démocratiques. Nous visons aussi à établir un partenariat étroit avec la Corée du Sud et le Canada. L’une des tâches les plus importantes de la politique étrangère allemande sera, à l’avenir, de former une alliance pour préserver l’ordre mondial multilatéral. Nous ne remplacerons pas les États-Unis, mais nous pouvons essayer de combler les plus grandes lacunes.

Le directeur du renseignement américain, Dan Coats, a décrit Moscou comme « l’acteur étranger le plus agressif » dans les cyberattaques. La Russie est-elle un adversaire de l’Europe ?

Dans le passé, il y a eu des actions pour lesquelles la Russie méritait bien ce reproche. Nous l’avons dit très clairement et nous continuerons de le faire. En même temps, nous renforçons notre dialogue avec la Russie. Parce que sans la Russie, nous n’obtiendrons pas de solutions politiques au conflit en Syrie ou en Ukraine.

Le chef du Kremlin Vladimir Poutine considère que la question de l’annexion de la Crimée par la Russie est réglée. La Crimée est-elle perdue pour l’Ukraine ?

Non, l’annexion est contraire au droit international. Nous allons continuer à le dire clairement, encore et encore.

Les négociations Brexit patinent. Sur quels points les Britanniques doivent-ils bouger ?

Pour que le retrait soit aussi réglementé que possible, le gouvernement britannique devra changer ses propositions. Premièrement, sur la question de la frontière entre l’Irlande du Nord et l’Irlande membre de l’UE. Deuxièmement, sur un marché intérieur non divisé, au sein duquel les Britanniques ne peuvent pas trier sur le volet ce qui leur plaît. Nous voulons que les citoyens et les entreprises soient en confiance. Le temps presse ; il est déjà grand temps. Mais nous ne conclurons pas d’accord au détriment de l’Europe.

Le président français Emmanuel Macron a fait des propositions ambitieuses pour une intégration plus profonde de la zone euro. Le gouvernement allemand réagit-il assez rapidement ?

Nous n’avons pas pu réagir suffisamment vite. Macron a prononcé son discours à la Sorbonne le lendemain des élections au Bundestag. Le nouveau gouvernement formé, au sommet franco-allemand de Meseberg (en juin, N.D.L.R.), nous avons pris, avec la France, des décisions qui permettent de mettre en œuvre l’ensemble du projet – et pas seulement sur les questions monétaires.

Je suis convaincu que nous devons prendre très fermement la main tendue de Macron. Nous avons besoin d’une alliance radicale entre la France et l’Allemagne ; nous devons promouvoir l’Europe non pas en tant que donneurs de leçon, mais en tant qu’inspirateurs. Nous devons rendre l’UE capable d’agir en matière de politique étrangère. Une chose est claire : nous devons mettre fin à la malédiction de l’unanimité en politique étrangère.

Mais un tel changement ne peut se faire qu’à l’unanimité…

Nous pouvons déjà lever l’unanimité au Conseil européen sur des aspects individuels. Il n’est pas nécessaire de modifier les Traités pour cela. Ma proposition est que le Conseil européen définisse rapidement les premiers domaines dans lesquels nous devrions maintenant prendre des décisions de politique étrangère à la majorité. Il ne s’agit pas d’une renonciation à la souveraineté. Au contraire, aucun État européen n’est en mesure de faire valoir ses préoccupations nationales, dans un conflit de politique étrangère.

L’Europe de l’Est bloque l’admission des réfugiés. Entre-temps, l’Autriche et l’Italie veulent également verrouiller l’Union. L’Europe se tourne-t-elle vers la droite sur la question des migrants ?

Les pays d’Europe de l’Est ont obtenu leur liberté il n’y a pas si longtemps. Ils semblent plus réticents lorsque des gens d’autres cultures les rejoignent. Dans certains pays, les groupes populistes de droite réussissent malheureusement à mobiliser, en menant une campagne électorale très antieuropéenne. Toutefois, les seuls efforts nationaux ne répondront pas à une question internationale.

Mais il est également clair que personne ne peut être obligé de signer un accord sur une répartition équitable des réfugiés. Cependant, nous continuerons à travailler pour partager les responsabilités.

Comment voulez-vous partager la responsabilité ?

Quiconque s’oppose à un quota pourrait apporter une contribution dans d’autres domaines, par exemple en prenant un engagement financier ou en aidant à combattre les causes de la migration. La question migratoire ne doit pas devenir une arme électorale pour les nouveaux nationalistes, ni un motif de division de l’UE.

Comprenez-vous le refus de l’Italie d’accepter d’autres réfugiés secourus par la mission officielle de l’UE, Sophia ?

Nous avons laissé les Italiens seuls, trop longtemps, sur la question des réfugiés. De plus, les règles de sauvetage en mer n’ont été conçues, à l’origine, que pour quelques cas d’urgence.

La Commission européenne veut redéfinir la mission Sophia. Qu’est-ce qui doit changer ?

Nous devons clarifier si nous avons besoin de plus de navires et de plus de personnels en Méditerranée. Nous devons également nous mettre d’accord sur ce que nous pouvons faire à terre, en Afrique du Nord. La Garde côtière libyenne a besoin de plus de soutien.

L’Allemagne serait-elle prête à accepter davantage de réfugiés sur une base volontaire, afin de soulager le gouvernement italien ?

Nous avons déjà fait beaucoup de choses. Et il s’agit maintenant de parvenir à un accord en Europe sur la manière dont nous traitons les réfugiés qui atterrissent. Il peut s’agir de quotas d’admission, mais aussi d’une répartition des responsabilités.

Le sommet de l’UE, à la fin du mois de juin, a convenu de centre d’accueil pour les migrants dans l’UE et en Afrique. Personne n’a encore manifesté sa bonne volonté : Dans quels pays doivent-ils être mis en place ?

Les gouvernements nord-africains s’y opposent actuellement. Et je suis également sceptique quant au fonctionnement de ces centres nord-africains. Je vois un problème très pratique avec ces points d’enregistrement : il est irréaliste de croire que des candidats à l’exil tenteraient leur chance dans ces centres, alors qu’ils savent que leurs chances d’admission légale dans l’UE sont diminuées. Ils chercheraient de nouvelles voies illégales vers l’Europe.

Alors, enregistrer migrants directement en Afrique est une idée folle ?

Nous ne devrions, pour le moins, pas trop attendre de cette idée. Pourquoi les gens devraient-ils se rendre dans ces centres, alors que la probabilité que leur demande soit rejetée est extrêmement élevée ?

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