Bruxelles calme Trump en autorisant la fusion de deux géants agrochimiques

Margrethe Vestager [European Commission]

La Commission européenne a donné son feu vert à la fusion de deux géants pétrochimiques, Dow Chemical et DuPont, au grand dam des défenseurs de l’environnement, qui dénoncent l’émergence de « monopoles importants ».

Dow Chemical et Dupont, deux des plus anciennes entreprises américaines, ont annoncé leur décision de fusionner en décembre 2015.

Un rapprochement qui créerait un monstre pesant en bourse 130 milliards de dollars, le plus grand groupe producteur de produits chimiques. La fusion a été approuvée grâce à des engagements en termes de produits et de recherche et développement.

« Avec la décision adoptée aujourd’hui, [27 mars] nous veillons à ce que la concentration entre Dow et DuPont ne porte pas atteinte à la concurrence par les prix pour les pesticides existants, ni à l’innovation », s’est félicitée la commissaire européenne à la concurrence, Margrethe Vestager.

Marché des pesticides

La Commission européenne avait ouvert mi-août une enquête approfondie sur la fusion de Dow et DuPont, craignant que l’opération ne réduise la concurrence sur « plusieurs marchés de pesticides » et ne provoque un recul de l’innovation dans la protection des cultures dans son ensemble.

Les « engagements offerts » par les deux groupes, à savoir les cessions de DuPont dans les pesticides, « dissipent totalement ces craintes », écrit l’exécutif européen.

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« Les parties vont supprimer le chevauchement sur les marchés où des craintes ont été exprimées en cédant les activités ‘pesticides’ concernées de DuPont. Elles vont aussi céder presque la totalité de la structure mondiale de R&D de DuPont. La Commission a conclu que, grâce aux cessions proposées, « un acheteur pourrait assurer durablement la pression concurrentielle exercée jusqu’alors par DuPont sur ces marchés et continuer à innover, au bénéfice des agriculteurs et consommateurs européens ».

Dow devra se séparer de deux usines de production en Espagne et aux États-Unis. Le géant allemand BASF est considéré comme l’acheteur probable de ces installations.

« Nous avons besoin d’une réelle concurrence dans ce secteur pour amener les sociétés à développer des produits toujours plus sûrs pour les citoyens et meilleurs pour l’environnement », a poursuivi Margrete Vestager.

Apaiser Trump

Selon l’AFP, la décision permet à l’UE de ne pas fâcher l’administration Trump, à quelques jours de la visite de Margrete Vestager à Washington. La commissaire n’a pas hésité à s’attaquer à de grosses entreprises américaines depuis qu’elle a reçu le portefeuille de la concurrence, en 2014. Elle s’est ainsi attiré des louanges en Europe, mais bien des critiques outre-Atlantique.

Dow et Dupont sont les principaux producteurs d’un très large éventail de produits chimiques, mais ce sont les pesticides et les engrais qui ont le plus attiré l’attention lors de l’annonce de leur fusion. Les produits fabriqués par Dow et DuPont « nous touchent tous », a souligné Margrete Cestager. « Ils influencent littéralement notre pain quotidien. »

La fusion de Dow Chemical et DuPont, qui attend toujours l’accord des régulateurs chinois et américain, permettrait au groupe de devenir le numéro deux mondial des semences et le numéro trois des produits phytosanitaires.

Baptisée DowDuPont, l’entreprise serait dans un deuxième temps scindée en trois sociétés cotées indépendantes : l’une centrée sur l’agriculture, une deuxième sur la science des matériaux et la dernière sur la chimie de spécialité. L’opération doit permettre de réaliser à terme 3 milliards de dollars d’économies.

Mouvement de consolidation

La fusion fait partie d’une tendance plus large de consolidation du secteur agrochimique qui inquiète les défenseurs de l’environnement et petits exploitants. La Commission doit en effet se prononcer sur le rachat du Suisse Syngenta par le chinois ChemChina pour 43 milliards de dollars. Une opération en bonne voie, selon plusieurs sources proches du dossier, qui constituerait la plus grosse acquisition jamais réalisée par un groupe chinois à l’étranger.

Une troisième opération, le rachat de l’américain Monsanto par l’allemand Bayer pour 66 milliards de dollars, ne lui a pas encore été officiellement notifiée, mais sera aussi soumise à son contrôle.

Ces opérations sont « très différentes », bien qu’elles concernent « le même secteur », a insisté Margrete Vestager, précisant que les cas étaient étudiés les uns après les autres « au regard de la situation qui prévaut » à chaque fois sur le marché, selon la règle du « premier arrivé, premier servi ».

Ce mouvement de concentration pourrait cependant « exacerber les problèmes causés par l’agriculture industrielle », en accroissant le « contrôle » du secteur par les multinationales, en restreignant le choix des agriculteurs ou encore en freinant celui des consommateurs, estimaient lundi, avant cette annonce, plusieurs ONG – dont Greenpeace et Friends of the Earth Europe – dans une lettre ouverte à la commissaire à la concurrence.

Risques de monopoles

Plus de 200 organisations de toute l’UE, dont des ONG de protection de l’environnement, des associations agricoles et des syndicats, se sont opposées dans une lettre à la fusion de six grandes corporations agricoles.

La lettre, notamment signée par les Amis de la Terre, Greepeance et le Réseau action pesticide (PAN), appelle la Commission à rejeter la fusion de Dow et DuPont, de Monsanto et Bayer AG et de Syngenta et ChemChina.

Les défenseurs de l’environnement demandent également à l’exécutif européen de tenir compte de l’impact cumulé de ces trois fusions et de se pencher sur la concentration existante dans le secteur agroalimentaire en fixant des limites claires quant au volume de parts de marché qu’une corporation peut contrôler.

Leur lettre décrit les risques de monopoles dans un marché déjà très concentré. Cela comporte des risques à la fois pour les producteurs agricoles et pour les consommateurs. Si les fusions ont lieu, trois entreprises se partageront en effet 70 % du marché mondial de l’agrochimie et plus de 60 % de celui des semences commerciales.

Impact probable

Une baisse de la concurrence réduirait la diversité des semences disponibles, limitant ainsi le choix des agriculteurs et leur dépendance vis-à-vis des corporations dominantes, avertissent les organisations.

En outre, un éventail réduit de cultures mène à une plus grande dépendance vis-à-vis des produits chimiques et des pesticides, ce qui entraîne un risque accru pour les citoyens, l’environnement et la biodiversité.

Selon les auteurs de la lettre, cette concentration mènera à une réduction du choix alimentaire pour les consommateurs européens et risque d’augmenter les prix d’aliments sains et variés. Les entreprises et initiatives plus vertes à travers l’Europe risquent de perdre du poids si les grandes sociétés prennent encore plus de pouvoir sur le marché.

La moitié des aliments en UE contiennent des traces de pesticides

Un nouveau rapport de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) révèle qu’un quart des échantillons alimentaires analysés contiennent des traces de plusieurs pesticides.

Les organisations soutiennent que les fusions peuvent aussi être néfastes pour les agriculteurs, les consommateurs et toutes les communautés de l’hémisphère sud. Par ailleurs, les Objectifs de développement durable (ODD) seront encore plus difficiles à atteindre, notamment l’objectif deux, qui vise à « éliminer la faim, assurer la sécurité alimentaire, améliorer la nutrition et promouvoir l’agriculture durable ».

« Approuver cette fusion va totalement à l’encontre des droits des paysans, et aura de profondes répercussions sur notre société », a déclaré Ramona Duminicioiu, de l’organisation agricole Via Campesina.

« Quand la Commission dit que les petites fermes familiales sont la pierre angulaire de l’agriculture européenne, le pense-t-elle vraiment ou est-ce juste une façade ? Les droits déjà fragiles des paysans en termes de semences, de terres et de marchés risquent d’être anéantis par ces méga-entreprises et notre souveraineté alimentaire risque de nous être ôtée », a-t-elle ajouté.

Pour Pekka Pesonen, secrétaire général de l’association des agriculteurs européens Copa & Cogeca, estime qu’il est important de maintenir un marché compétitif avec « une vaste gamme de pesticides et autres intrants agricoles, le tout associé à un engagement sur le long terme pour développer des produits en lien avec les besoins de l’agriculture européenne ». « Les fusions doivent respecter cela », a-t-il commenté.

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