Coronavirus : la Banque centrale devrait-elle verser de l’argent directement aux ménages ?

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La dette de la France explosera avec les dépenses liées au coronavirus. Faut-il permettre à la Banque centrale de créer de la monnaie pour subventionner directement les États ? Le débat divise les économistes. Un article de notre partenaire Ouest-France.

Aujourd’hui, la Banque centrale européenne achète des dettes publiques sur le marché. Un outil qui permet de faire baisser les taux d’intérêt. Mais la BCE doit-elle aller plus loin en subventionnant directement les États ? Le recours à cette « monnaie hélicoptère » (1) divise les experts. Jézabel Couppey-Soubeyran, économiste, maîtresse de conférences à Paris 1 Panthéon-Sorbonne est pour. François Écalle, ancien magistrat à la Cour des comptes, créateur du site Fipeco, plutôt contre.

Jézabel Couppey-Soubeyran : « Pour »

Que proposez-vous pour alléger le poids des dettes ?

La Banque centrale européenne devrait financer directement les États. C’est ce qu’on appelle « la monnaie-hélicoptère ». Aujourd’hui, la BCE crée de la monnaie (1 000 milliards d’euros en 2020) pour acheter des dettes publiques sur le marché secondaire. Cela ne supprime pas les dettes. Cela ne fait que réduire les taux d’intérêt. En attendant, l’endettement des États explose. La solution serait de leur permettre d’être aidés par la BCE sans qu’elle n’attende un remboursement.

Mais n’est-il pas interdit à la Banque centrale de financer directement les États ?

C’est vrai, mais un traité européen, ça se change.

Cela ne risque-t-il pas de faire exploser l’inflation ?

La quantité de monnaie créée par la BCE ne changerait pas. C’est juste la destination qui serait différente.

La BCE doit-elle aussi verser de l’argent aux ménages ?

J’y suis favorable, mais dans le contexte actuel, ce serait prématuré. Car on fait face à deux chocs. D’un côté un choc de demande : les gens ne peuvent pas consommer car ils sont confinés. Et nous subissons aussi un choc d’offre : la production est très ralentie. Imaginons que cette dernière tarde à reprendre et que les consommateurs, dans le même temps, aient davantage de pouvoir d’achat. Nous pourrions alors avoir des pénuries de produits et des tensions inflationnistes. Dans ce cas, il faudra faire repartir l’activité. Pourquoi pas par des aides directes de la BCE aux entreprises ?

L’Europe se prépare à une crise économique semblable à celle de 2008

L’épidémie de coronavirus pourrait entraîner des conséquences économiques comparables à celles de la crise de 2008, indique Christine Lagarde, la présidente de la Banque centrale européenne (BCE). Son impact se ressent déjà dans plusieurs secteurs, comme le tourisme ou l’automobile.

François Écalle : « Contre »

La Banque centrale européenne (BCE) doit-elle subventionner les États sans contrepartie ?

Je suis très réservé. La création monétaire s’est toujours faite moyennant des contreparties. À l’origine, les Banques centrales ont créé de la monnaie échangeable contre leur stock d’or. Ensuite, on a dit qu’elles pouvaient posséder des dollars, eux-mêmes convertibles en or.

Aujourd’hui, quand la BCE crée de l’argent pour prêter à un État, elle a, en face, un actif : la créance que l’État doit lui rembourser. Mais si la Banque centrale crée de l’argent à partir de rien, chacun aura-t-il confiance dans les billets qu’il a dans sa poche ? Ce n’est pas sûr.

Quels seraient les risques ?

Cela pourrait mettre l’euro en concurrence avec des monnaies parallèles, qui seraient considérées comme plus solides : le futur « libra » de Facebook par exemple. Sans compter le risque d’inflation. Il existe déjà quand la BCE rachète des dettes sur le marché secondaire. Mais il serait plus élevé si la BCE injectait directement de la monnaie dans l’économie.

Par ailleurs, quand on verse de l’argent à des ménages, il faut se demander si on va donner la même somme à un célibataire, à un couple avec trois enfants… Un parlement élu aurait la légitimité démocratique pour trancher. Mais pas une Banque centrale. La seule solution serait que l’argent transite par les États.

Pourquoi pas ?

Là aussi, ce serait une impasse. La BCE est propriété des États. Si la BCE prête sans contrepartie, cela veut dire qu’elle subit des pertes. Dans ce cas, les États devraient la recapitaliser, donc lui redonner de l’argent. Tout cela ne sert à rien.

J’ajoute que ce scénario reste très hypothétique. Car les Allemands ne veulent pas d’un financement direct de la BCE vers les États.

C’est quoi la « Monnaie hélicoptère » ?

(1) En 1969, l’économiste Milton Friedman a imaginé, pour relancer l’inflation, que la banque centrale crée de l’argent et le donne aux habitants : « Supposons qu’un hélicoptère vole au-dessus de cette communauté et largue 1 000 dollars en billets. »

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