Alors que la course pour la présidence de la Banque européenne d’investissement (BEI) s’accélère, la candidate danoise Margrethe Vestager, qui n’a jamais fait mystère de son scepticisme vis-à-vis du nucléaire, s’est dite « pragmatique » face à de nouveaux financements européens pour l’atome.
C’est un sujet « chaud », reconnaît Margrethe Vestager, en congé sans solde de son poste de commissaire européenne à la Concurrence pour candidater à la présidence de la BEI.
Pour cause, l’atome est au cœur de tous les débats européens depuis quelques mois : objectifs de baisse des émissions de gaz à effet de serre, directive sur les énergies renouvelables, réforme du marché européen de l’électricité, taxonomie verte de l’UE, ou encore développement d’une industrie décarbonée en Europe.
Mercredi dernier (6 septembre), le commissaire européen au Marché intérieur Thierry Breton en rajoutait une couche, proposant que la BEI finance de nouveaux projets nucléaires.
« Bien sûr que le nucléaire est en marche [en Europe], bien sûr qu’il doit être financé et bien sûr que je pense que la BEI doit le faire », avait-il déclaré face à des journalistes.
Vendredi dernier (8 septembre), Mme Vestager a été interpellée à ce sujet, lors d’un échange à l’Ambassade du Danemark à Berlin. Bien que sceptique vis-à-vis du nucléaire – le Danemark n’a jamais fait le pari de l’atome – elle a semblé mettre de l’eau dans son vin.
« Si vous allumez la lumière un jour de grisaille [au Danemark] et qu’il n’y a pas de vent, il est fort probable que l’électricité vienne du nucléaire suédois », a-t-elle reconnu.
Reconnaissance du nucléaire
Mme Vestager s’est donc dite « pragmatique » quant à de nouveaux investissements européens dans l’atome.
« Si des décisions sont prises pour changer la nature des investissements de la BEI, cela me va tout à fait […] », a-t-elle fait savoir.
Avec ces propos, Mme Vestager fait suite aux concessions récentes de la Commission européenne sur le nucléaire.
Pour valider l’accord politique sur la révision de la directive sur les énergies renouvelables (RED), la France et ses alliés pro-nucléaires avaient en effet obtenu de la Commission une reconnaissance du rôle du nucléaire dans l’atteinte des objectifs de décarbonation de l’UE.
À Euractiv France, le cabinet de la ministre de la Transition énergétique, Agnès Pannier-Runacher, avait précisé début juillet que cette reconnaissance était bien une concession de la part de la Commission en tant qu’ « institution ».
Si cette concession n’a pas de valeur juridique, sa teneur politique « pèsera aussi sur la future Commission européenne » nommée à l’issue des élections européennes de juin 2024, avait fait savoir le cabinet de la ministre.
Pas de mélange des genres
Néanmoins, Mme Vestager a tenu à rappeler que la banque est avant tout le bras financier et technique de l’UE. Par conséquent, « la BEI ne doit pas être un espace pour régler des désaccords politiques », a-t-elle tancé, répondant en creux aux propos tenus par le ministre français de l’Économie, Bruno Le Maire.
Interrogé en commission parlementaire en juillet dernier, le ministre réclamait que la BEI finance des projets nucléaires, assumant même que la position de la France pour la présidence de la banque en était consubstantielle.
Mais pour Mme Vestager, c’est au Parlement européen, à la Commission et au Conseil de l’UE d’être « politiques ». C’est donc à eux qu’il incombe de trancher le débat sur le nucléaire, pas à la BEI.
Réconciliation en perspective ?
Outre le sujet nucléaire, les relations entre Mme Vestager et Paris se sont détériorées en juillet dernier lorsqu’elle a nommé l’Américaine Fiona Scott Morton au poste d’économiste en chef de la direction générale de la Concurrence, ce que le président de la République, Emmanuel Macron, avait retoqué.
Neuf ans commissaire à la Concurrence, sa réputation de dure à cuire avait déjà attiré les foudres de la France en 2019, l’accusant de ne pas soutenir l’industrie européenne en annulant la fusion entre le groupe français Alstom et son compétiteur allemand Siemens. L’objectif était de créer un géant du ferroviaire.
« Une erreur économique et une faute politique », avait commenté M. Le Maire à l’époque, le ministre voyant en cette décision « un cadeau pour la Chine ».
La BEI prend d’autant plus d’importance en tant que bras financier de la politique européenne à l’aune de la reconstruction de l’Ukraine et alors que la Commission, lors de sa révision du cadre financier pluriannuel présentée en juin, a exclu tout recours à une nouvelle dette commune.
Quatre autres candidats sont en lice pour le poste avec, en tête de course aux côtés de la Danoise, la vice-première ministre espagnole en charge des finances Nadia Calviño, qui semblerait pour le moment recueillir le soutien de la France.
Un débat autour d’une nomination commune doit avoir lieu lors d’une réunion informelle des ministres des finances européens à Saint-Jacques-de-Compostelle les 15 et 16 septembre prochains, pour une prise de poste officielle début 2024.
[Jonathan Packroff a contribué à la rédaction de cet article.]




