L’impact de la révolution numérique sur l’emploi inquiète l’Europe

L'intelligence artificielle et la robotique changent de manière profonde la nature du travail. [BMW Werk Leipzig/Wikimedia]

L’ère du numérique forcera les gouvernements à revoir leurs systèmes de sécurité sociale et les travailleurs à adapter constamment leurs compétences. Mais la marche à suivre reste à définir.

Dans un marché du travail en évolution permanente, la sécurité sociale doit être le garant de l’inclusion et de la productivité, affirment les participants de la conférence de Tallinn sur l’avenir du travail.

L’Estonie, avec un des taux de chômage les plus bas de l’Europe (environ 7 %) et une société hautement numérisée, a peu de raison de craindre l’impact de la révolution numérique sur son économie et son marché du travail. Le pays a déjà adapté sa fiscalité à l’économie collaborative et ses citoyens utilisent des systèmes informatisés pour presque toutes leurs procédures administratives.

Il n’empêche, l’intelligence artificielle, la robotique, l’impression 3D, l’Internet des objets et bien d’autres évolutions technologiques transforment et transformeront en profondeur nos économies et marchés du travail. La technologie nous force donc à tenter de prévoir les emplois qui seront demandés à l’avenir et à repenser la sécurité sociale, afin qu’elle puisse protéger les travailleurs à une époque de transformation profonde du contexte économique.

C’est pourquoi fonctionnaires de l’UE, spécialistes, hommes d’affaires et politiques se sont réunis à Tallinn pour une conférence sur l’avenir du travail. Leur objectif était de déterminer si les systèmes de sécurité sociale actuels sont compatibles avec cette nouvelle réalité ou s’ils doivent être adaptés.

Si tous s’accordent sur le fait que la nature du travail est en train de changer, les avis ne sont pas aussi unanimes en ce qui concerne les modèles de sécurité sociale.

Jevgeni Ossinovski, ministre estonien du Travail et de la Santé, ne doute pas une seconde que la sécurité sociale « survivra, mais devra aussi être renforcée » dans le cadre de cette quatrième révolution industrielle. « Je ne pense pas qu’il soit nécessaire ou même possible que l’Europe réduise la protection sociale. J’estime que c’est l’un des éléments qui fait de l’Europe le meilleur endroit où vivre sur Terre », assure-t-il.

Ce n’est pas la première fois que la technologie transforme la manière dont nous vivons et travaillons, mais aujourd’hui la transformation a lieu à un rythme bien plus rapide, ce qui rend difficile l’adaptation des sociétés et individus.

Thorben Albrecht: "les accords collectifs ne sont pas un outil du passé"

Thorben Albrecht, ministre allemand du Travail et des Affaires sociales, est chargé de gérer l’impact de la révolution numérique sur le secteur du travail et de préparer les travailleurs allemands à l’avenir. Il a présenté son livre blanc Travail 4.0 à une conférence organisée par l’Estonie.

La plupart des intervenants ont estimé que la révolution numérique supprimera plus d’emplois qu’elle n’en créera.

« La transformation rapide du travail met sans aucun doute de nombreux pays sous pression », a souligné Guy Ryder, directeur général de l’Organisation internationale du travail (OIT), qui ajoute que la polarisation de l’emploi et la croissance des inégalités alimentent l’incertitude et la peur des citoyens.

Création d’emplois ?

D’autres organismes se montrent cependant plus enthousiastes. « L’OCDE est assez optimiste quant au résultat réel » en terme d’emploi, indique Mari Kiviniemi, vice-secrétaire générale de l’organisation. Si elle admet que l’avenir est inconnu, elle ne pense pas que le nombre d’emplois perdus sera énorme.

Pour elle, la priorité des gouvernements sera d’assurer que les travailleurs ont les compétences et la protection sociale nécessaire à la période de transition.

Même son de cloche du côté de Jacques Bughin, directeur du McKinsey Global Institute, qui estime que l’ère numérique génèrera plus d’emplois qu’elle n’en supprimera, avec une augmentation nette de 0,9 %. Il affirme que gouvernements, sociétés et entreprises devraient embrasser le changement et ne pas résister à la transformation numérique amenée par l’automatisation et l’intelligence artificielle.

« Il faut activement encadrer la transition, sans quoi les frictions pourraient entrainer davantage de chômage », prévient-il toutefois.

Repenser les modèles sociaux

Michel Servoz, directeur général à l’emploi à la Commission européenne, estime que les décideurs politiques devraient prendre le temps de rassembler plus d’information avant de décider d’une marche à suivre.  Il note cependant une priorité déjà visible : la nécessité de réduire l’écart entre États membres et au sein même des États.

Pour réduire ces inégalités, il faut permettre à quelque 70 millions d’Européens d’acquérir les compétences de base dont ils ont besoin (lecture, calcul et compétences numériques). « Ce sera très difficile pour eux, donc c’est sur eux que nous devons concentrer nos efforts », assure-t-il.

« Il faut bousculer le monde du travail pour contrer le populisme »

Pour Guy Ryder, directeur général de l’Organisation internationale du travail la déconnexion systématique entre les constats de la classe politique, notamment en matière d’inégalité, et les propositionsest enpartie responsablme de la montée du poppulisme.

De manière plus large, l’actualisation permanente des compétences et les programmes d’apprentissage tout au long de la vie sont également une priorité. Les carrières stables n’existent plus. Environ 10 % des emplois semblent amenés à disparaître, ou à être remplacés par des postes transformés par la révolution numérique. Il faut absolument encourager l’adaptation.

L’éducation sera donc un instrument essentiel pour la préparation des travailleurs à un monde du travail plus flexible, mais il est tout aussi important de renforcer la protection sociale, afin d’assurer une productivité et des taux d’emploi et d’inclusion élevés.

Ces derniers mois, des représentants du monde des affaires et des gouvernements ont tiré la sonnette d’alarme, anticipant les conséquences d’une révolution industrielle mal encadrée : plus de pauvreté, de populisme, de protectionnisme et d’angoisse.

Selon Ylva Johansson, ministre suédoise de l’Emploi et de l’Intégration, le rythme effréné de la transformation est particulièrement difficile pour les citoyens qui arrivent sur le marché du travail, qui « sautent dans un train déjà en marche ».

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