En Europe, l’idée de démanteler Google fait son chemin

Faut-il disloquer Google pour rétablir plus de concurrence ? Une question épineuse remise au goût du jour par Margrethe Vestager, la commissaire européenne à la concurrence. Un article de notre partenaire La Tribune

Recherche, vidéos, cartographie, messagerie… Google est omniprésent. À tel point que la marque est entrée dans le langage courant, avec les fameuses expressions « googler » ou « googliser ». Et pour cause : son moteur de recherche représente plus de 90 % du marché mondial, son système d’exploitation Android équipe plus de 80 % des smartphones dans le monde et YouTube, sa plateforme vidéo, revendique plus de 1,5 milliard d’utilisateurs connectés par mois. Une notoriété qui se traduit par un chiffre d’affaires de 100,9 milliards de dollars en 2017 et une capitalisation boursière dépassant les 700 milliards de dollars.

Alors que le géant américain fêtera ses 20 ans en septembre prochain, une petite musique de fond se fait entendre : faut-il démanteler Google ? La question a été remise au goût du jour récemment par Margrethe Vestager, la commissaire européenne à la Concurrence.

« Je pense qu’il est important de garder cette option ouverte et à l’ordre du jour », a-t-elle assuré au Telegraph le 25 mars dernier, avant de préciser que « nous n’en sommes pas encore là ».

L’idée traîne pourtant depuis 2014, lorsque le Parlement européen avait adopté à une large majorité une résolution non contraignante proposant de « séparer les moteurs de recherche des autres services commerciaux ». Cette même année, la pression sur Google s’était accentuée avec l’arrivée à la Commission de Margrethe Vestager, surnommée la « bête noire des multinationales ».

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Toujours dans le viseur pour son logiciel Androïd

Quelques mois après son entrée en fonction, elle lance une enquête à l’encontre du groupe américain : il est accusé d’abus de position dominante sur le marché des moteurs de recherche pour avoir favorisé son comparateur de prix, Google Shopping. L’affaire s’est soldée par une amende historique de 2,42 milliards d’euros en juin dernier. La firme de Mountain View a fait appel de cette décision en septembre. Elle reste encore dans le viseur de la Commission. Lancées en 2016, deux autres enquêtes pour abus de position dominante sont en cours d’instruction concernant son logiciel Android et sa plateforme publicitaire AdSense.

Google n’est pas le premier géant américain menacé de démantèlement. Microsoft en a fait l’expérience dans les années 1990, accusé aux États-Unis de position dominante dans les systèmes d’exploitation des PC au profit de son navigateur Explorer. Après une décennie de bataille judiciaire, la procédure s’est soldée par un échec.

« Le marteau de la division n’est pas l’instrument le plus adapté aujourd’hui vu l’urgence à réguler les Gafa [Google, Apple, Facebook, Amazon, NDLR] », estime Bernard Benhamou, secrétaire général de l’Institut de la souveraineté numérique.

« D’une part, ce sont des procédures extrêmement longues face à de tels mastodontes. D’autre part, je ne suis pas sûr que ce soit la bonne solution pour obtenir davantage de concurrence en Europe. Si nous ne développons pas notre propre écosystème, toute régulation aura ses limites. L’Europe doit faire émerger des géants éthiques.»

Bémol : quand une entreprise américaine peut se développer sur un marché unique de plus de 325 millions d’habitants, une société européenne se heurte à 28 cultures différentes. Un désavantage pour faire émerger un concurrent de taille face à Google. Lancé il y a cinq ans, le moteur de recherche français Qwant revendique 58 millions d’utilisateurs uniques par mois, contre 20 millions il y a un an. « Nous sommes déjà présents en Italie et en Allemagne » , témoignait début mars Éric Léandri, PDG et cofondateur de Qwant.

« Mais l’Europe, c’est une vingtaine de langues. Par exemple, si nous voulions nous lancer en Grèce, il faudrait traduire Qwant en grec, faire du marketing — ce qui nécessite d’avoir quelqu’un sur place… Pour nous, en tant que startup de 152 salariés, c’est compliqué. »

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Une vision protectrice des données

Face aux GAFA américains et aux BATX chinois (Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi), l’Europe veut tirer son épingle du jeu avec sa vision protectrice des données personnelles. Le Règlement général sur la protection des données (RGPD), qui entre en vigueur le 25 mai, agite la menace de sanctions. En cas de violation du règlement, les entreprises pourront écoper d’une amende allant jusqu’à 4 % de leur chiffre d’affaires mondial !

« Nous, Européens, commençons à avoir le vent en poupe grâce à notre vision de la protection des données, estime Bernard Benhamou. L’ancien patron de la FCC [autorité américaine de régulation des télécommunications, NDLR], Tom Wheeler, fait même l’apologie du RGPD dans les colonnes du New York Times ! »

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« Pendant des années, les Américains ne comprenaient pas notre vision protectrice. Mais les scandales autour de l’exploitation des données personnelles nous donnent raison. »

Pour le patron de Qwant, « l’Europe veut des alternatives qui proposent une vision différente du monde. Cela ne veut pas nécessairement dire qu’il faut remplacer Google par Qwant, mais que nous devons avoir le choix de recourir à un autre service ».

Éric Léandri, qui dit détenir 4 % de parts de marché en France, souhaite capter ‘5 à 10 % du marché européen d’ici deux ans’. Avant de conclure : « Cela fera un peu mal au portefeuille de Google, mais cela n’impactera pas sa politique mondiale. »

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