La BEI va boycotter les énergies fossiles

EPA/NICOLAS BOUVY [Photo: EPA/NICOLAS BOUVY]

La Banque européenne d’investissement (BEI) a décidé de supprimer les soutiens financiers aux combustibles fossiles à partir de 2021. Un compromis trouvé après de longues négociations et perçu comme « une grande victoire » pour le monde politique vert.

Il aura fallu une journée entière de négociations pour que les États membres réfractaires, comme l’Allemagne et l’Italie, acceptent enfin de signer la modification ambitieuse de la BEI sur sa politique de prêt dans le secteur énergétique, un changement qui prévoit de transformer le bailleur européen en une véritable « banque climatique ».

La proposition initiale de la BEI visant à supprimer les financements octroyés aux combustibles fossiles d’ici à 2020 a ainsi été étendue à 2021 afin d’apaiser les pays qui souhaitaient davantage de flexibilité pour des projets gaziers.

Cet accord modifie drastiquement la politique du bailleur, qui selon des chiffres de l’ONG Bankwatch a octroyé 13,5 milliards d’euros au secteur des combustibles fossiles entre 2013 et 2018.

Les négociations difficiles ont finalement été couronnées de succès grâce à l’approbation de l’Allemagne, l’un des plus gros actionnaires de la BEI, ce qui a permis de bloquer les votes négatifs hongrois, polonais et roumain.

Au départ, Berlin avait annoncé vouloir s’abstenir, car ses ministres ne parvenaient pas trouver un terrain d’entente. Une telle situation aurait une nouvelle fois reporté le vote au sein de la BEI, alors qu’il avait déjà été annulé en octobre.

Le président de la Banque, Werner Hoyer, a déclaré qu’« aujourd’hui, la BEI a décidé de faire un pas de géant afin d’atteindre ses objectifs. Nous arrêterons de financer les combustibles fossiles et nous mettrons en place la stratégie d’investissement la plus ambitieuse face au défi climatique. »

Les compromis du vice-président de la BEI, Andrew McDowell, qui avaient été adoptés la semaine dernière, ont ouvert la voie à l’accord conclu le 14 novembre. Ce dernier a confirmé que « nous avons accordé nos violons pour mettre un terme au financement de projets axés sur les combustibles, y compris le gaz, d’ici à 2021. »

La nouvelle politique augmentera également le plafond de financement à 75 % pour dix pays à faible revenu, soit une hausse de 15 % par rapport à la limite antérieure, afin de surmonter les défis relatifs à l’investissement dans le secteur énergétique.

Les négociations ont aussi permis d’établir que tous les États membres auront un plafond de financement plus élevé pour certains projets liés aux énergies renouvelables, un nouveau compromis salué par plusieurs pays, auparavant opposés à la politique à deux vitesses en vigueur.

Pourquoi les objectifs climat supposent d'électrifier l'UE

Le Green Deal pour l’UE qui doit être révélé au début de l’année 2020 suivra une stratégie visant à augmenter la part d’électricité dans le bouquet énergétique de l’UE.

La banque reverra aussi à la hausse son soutien pour le nouveau « Fonds pour une transition juste » de la Commission européenne.

Le gaz peut souffler

Le report de la date butoir pour les projets gaziers était la clé pour garantir l’aval de l’exécutif européen. Bruxelles avait refusé la première échéance en 2020, en vue de consolider ses projets pour faire du gaz naturel un combustible transitoire.

La Commission européenne s’est dite satisfaite d’un « arrangement transitoire pour l’abandon progressif des projets gaziers, y compris les projets vitaux d’interconnexion et de stockage de gaz, les projets dits d’intérêt commun », a-t-elle expliqué dans un communiqué.

Piotr Wojcik, militant de Greenpeace, a averti que « l’Europe ne pouvait pas se permettre d’accorder un jour de plus ou un euro de plus aux combustibles fossiles. Tous leurs financements devraient être interdits, y compris pour le gaz naturel. »

Le groupe industriel Eurogas a déclaré que la révision « soutiendra le déploiement du captage et du stockage du carbone, la conversion d’électricité en gaz, l’hydrogène et le biogaz. Les investissements dans l’infrastructure gazière permettront de mettre en œuvre ces technologies qui contribueront toutes à la réalisation de l’objectif de neutralité carbone de 2050. »

Le Secrétaire général, James Watson, a ajouté qu’« il est important de noter que la Banque continuera à soutenir des projets de déploiement de petites chaudières à gaz, qui contribuent à améliorer la qualité de l’air et à réduire les émissions de gaz à effet de serre dans les régions qui utilisent encore des combustibles solides ou du pétrole pour le chauffage ».

Le gaz tente de s'immiscer dans la finance durable

Les représentants des 28 États membres de l’UE ont réintégré le nucléaire aux secteurs éligibles aux futurs investissements verts. Ce qui laisse le secteur du gaz plein d’espoir.

La norme d’émission

Des dérogations autoriseront le maintien de financements pour les centrales électriques qui rejettent moins de 250 grammes de CO2 par kilowatt/heure d’électricité générée, soit 300 grammes de moins par rapport à la norme initialement prévue par la BEI.

Les nouvelles réglementations tiennent également compte des gaz à faible teneur en carbone, comme le biogaz et l’hydrogène. Greenpeace a insisté pour qu’une révision soit prévue dans deux ans  afin de « permettre à la BEI de supprimer toutes les échappatoires restantes ».

Colin Roche, des Amis de la Terre Europe, a indiqué que « la décision prise était une grande victoire pour les mouvements proclimat », mais que « 2021 est encore trop tard si nous voulons éviter les impacts les plus désastreux du changement climatique ».

Toutefois, Chypre, Malte, l’Estonie et la Lituanie se sont abstenus lors du vote en raison du manque de flexibilité sur les projets gaziers. L’Autriche et le Luxembourg n’ont pas non plus voté, car selon les deux pays, le politique présente des lacunes en matière nucléaire.

Une pièce du puzzle climatique

Les Pays-Bas, eux, soutiennent depuis longtemps les objectifs de la BEI et leur représentation au sein de l’exécutif européen ont salué l’accord conclu, le qualifiant « d’étape importante pour atteindre la neutralité carbone d’ici à 2050 ».

Lors du sommet européen prévu en décembre, la stratégie de la Commission européenne visant à réduire les émissions de gaz à effet de serre au zéro net sera encore sur la table des négociations. Reste à voir si la République tchèque, la Hongrie et la Pologne approuveront cette stratégie.

Ce projet ambitieux pour 2050 stipule que plus de 500 millions d’euros seront nécessaires chaque année pour retirer le carbone de l’entièreté de l’économie européenne. La BEI avance désormais qu’elle débloquera mille milliards d’euros d’investissement d’ici à 2030.

Comme la banque est l’un des prêteurs les plus respectés et les plus importants au monde, son orientation politique est susceptible d’être reflétée par d’autres institutions financières. Anna Roggenbuck, de Bankwatch, a affirmé que la décision « louable » de la BEI devrait signifier que « les autres institutions financières internationales suivront le pas ».

Ainsi, le 13 novembre, la Banque africaine de développement a annoncé qu’elle n’investirait pas dans une nouvelle centrale au charbon au Kenya, tandis que la Banque centrale européenne envisagerait d’inclure les risques liés au changement climatique dans ses tests de résistance.

La Pologne attise la querelle sur le coût et la signification de la neutralité carbone

La Pologne martèle qu’atteindre la neutralité carbone d’ici 2050 coûterait trop cher et relève du « fantasme ». Le WWF assure que le pays pourrait y parvenir en respectant le délai et le budget fixés.

Boost pour 2050

Emma Navarro, vice-présidente de la BEI, a également affirmé : « Deux semaines avant la conférence des Nations unies sur les changements climatiques qui se tiendra à Madrid, ces décisions envoient un signal important au monde : l’UE et sa banque s’engagent à mobiliser des investissements à une échelle sans précédent pour soutenir les mesures climatiques ».

Selon les hauts responsables de l’UE, la décision de la BEI pourrait être la clé qui débloquera un certain nombre d’autres questions liées au climat, notamment la stratégie 2050, les négociations budgétaires à long terme en cours et le « Green Deal ».

Ursula von der Leyen, la présidente élue de la Commission européenne, s’est engagée à faire du «Green deal pour l’UE » la pierre angulaire du mandat de son exécutif et les grandes lignes de cette politique doivent être présentées le 11 décembre.

« Pour la BEI, cesser de financer des projets dans le domaine des énergies fossiles change la donne et commence à concrétiser la vision de l’UE en matière de leadership climatique telle qu’énoncée dans l’accord vert », a précisé Eliot Whittington, directeur du European Corporate Leaders Group.

Ursula von der Leyen lutte toujours pour que sa Commission soit prête à prendre le pouvoir le 1er décembre, comme prévu actuellement, après que le commissaire hongrois n’a pas réussi à convaincre le Parlement européen et que le Royaume-Uni a même refusé de nommer un candidat.

Mais l’accord trouvé au sein de la BEI permet de tenir plus facilement l’une des promesses qu’elle a faites au cours de l’été pour obtenir le soutien des eurodéputés à sa candidature : celle de transformer le bailleur en une banque climatique à part entière.

Environ 30 % des activités de la BEI peuvent être considérées comme vertes et la politique révisée permet de porter ce chiffre à au moins 50 %.

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