L’euro numérique « n’est pas encore clair et pourrait ne pas l’être avant longtemps », selon un expert

L’euro numérique serait en principe une version électronique des billets et des pièces en euros, qui serait stockée en toute sécurité directement sur un compte de la BCE plutôt que dans une banque commerciale. [Novikov Aleksey/Shutterstock]

Alors que l’euro numérique passe à la phase d’expérimentation, les experts critiquent le manque de clarté autour du projet et le retard de dix ans par rapport aux cryptomonnaies.

Le Conseil des gouverneurs de la Banque centrale européenne (BCE) a décidé la semaine dernière (14 juillet) de passer à la phase d’investigation pour son euro numérique, une phase de 24 mois destinée à « aborder les questions clés concernant la conception et la distribution ».

« Mais l’issue n’est pas encore claire et pourrait ne pas l’être avant longtemps », a déclaré à EURACTIV Hugo Coelho, ancien chef de cabinet du président de l’Eurogroupe Mario Centeno et associé chez Forefront.

« Pour le moment, l’euro numérique reste manifestement mal défini », a-t-il ajouté, expliquant qu’« il se pourrait bien que la première version de l’euro numérique ressemble à une sorte de carte prépayée et fasse peu de différence dans notre vie quotidienne » même si « cela pourrait changer progressivement. »

L’euro numérique serait en principe une version électronique des billets et des pièces en euros, qui serait stockée en toute sécurité directement sur un compte de la BCE plutôt que dans une banque commerciale. Pour la BCE, il est destiné à devenir une solution de paiement supplémentaire et ne vise pas à remplacer les espèces.

L’euro numérique est censé être plus sûr que le système bancaire du secteur privé, car il existe toujours une faible possibilité que les banques deviennent insolvables.

« Dans l’esprit collectif, la BCE est la garantie ultime », a déclaré à EURACTIV le cofondateur de Netinvestissement, Karl Toussaint du Wast.

Le service serait également gratuit, puisque les paiements seraient effectués par une carte émise par la BCE ou via un smartphone.

« Cela fait neuf mois que nous avons publié notre rapport sur un euro numérique. Au cours de cette période, nous avons approfondi notre analyse, sollicité l’avis des citoyens et des professionnels, et mené quelques expériences, avec des résultats encourageants. Tout cela nous a amenés à décider de passer à la vitesse supérieure et de lancer le projet d’euro numérique », a déclaré la présidente de la BCE, Christine Lagarde, dans un communiqué.

Des ennemis différents

« C’est une démarche désespérée et désespérante », a déclaré Toussaint du Wast. « La BCE a perdu la partie », a-t-il ajouté, « le pouvoir d’innovation et de croissance des projets développés sur la blockchain, y compris les cryptos, ont dix ans d’avance. »

La BCE, cependant, ne s’avoue pas vaincue et veut garder son emprise sur la souveraineté monétaire. Selon Toussaint du Wast, les « stablecoins » — des cryptomonnaies qui répliquent le dollar ou l’euro par exemple — sont le premier ennemi de l’« e-euro ». Dans son viseur notamment, le « Diem » de Facebook, anciennement connu sous le nom de « Libra ».

Le « deuxième ennemi » de cette nouvelle monnaie, alors que l’UE veut être pionnière dans le développement d’une monnaie virtuelle, est le yuan numérique, dont la phase d’essai en Chine a engendré 5,3 milliards de dollars de transactions.

L’« e-euro » pourrait également être la réponse à la menance d’« affaiblissement de la capacité de la BCE à maîtriser l’inflation », notamment si une « cryptomonnaie [devenait] un substitut de l’euro », a déclaré M. Coelho.

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Le rôle des banques

Selon les experts, si l’euro numérique connaît un succès trop important, il risque de fragiliser le système bancaire en grignotant les dépôts bancaires. La BCE a déclaré qu’elle essaierait de limiter ce phénomène en plafonnant ou en dissuadant l’utilisation des euros numériques au-delà d’un certain montant.

« Retirer les banques du système de manière significative en incitant les gens à remplacer leurs comptes bancaires par des comptes à la banque centrale se heurterait à l’opposition farouche de nombreux gouvernements, sans parler de celle de l’industrie », a déclaré M. Coelho.

« L’euro numérique sera probablement conçu de manière à protéger le rôle des banques dans l’attraction des dépôts et l’octroi de crédits aux entreprises européennes », a-t-il ajouté.

Karl Toussaint du Wast s’est montré moins optimiste : « Le système bancaire traditionnel est irrémédiablement voué à la mort pour les utilisateurs grand public. La banque telle que nous la concevons aujourd’hui aura disparu dans 10 ans. »

La vie privée comme principale préoccupation

Lors de la consultation de la BCE, la vie privée a en outre été identifiée comme la principale préoccupation des futurs utilisateurs de l’euro, alors que les cryptomonnaies sont souvent accusées d’être utilisées pour des activités illicites.

« Il s’agira d’un exercice d’équilibre », a expliqué M. Coelho. « À en croire les travaux préliminaires de la BCE, certaines transactions seront conclues sans enregistrer l’identité des payeurs et des bénéficiaires. Mais cela sera limité ou sélectif afin que certaines transactions illégales puissent être tracées », a-t-il ajouté.

Toutefois, ce ne sera pas le principal avantage concurrentiel de l’euro numérique, selon M. Toussaint du Wast, qui a déclaré que « la protection des données, qu’elles soient supervisées par un acteur privé ou par la BCE, est exactement la même. »

L’un des avantages constatés est l’impact comparativement favorable sur le climat. Des expériences menées par la BCE ont révélé qu’une infrastructure centrale en euros numériques serait respectueuse de l’environnement, alors que les cryptomonnaies sont fortement critiquées pour leur impact environnemental.

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