Les interprètes européens laissés pour compte face à la pandémie

Des interprètes free-lance manifestent au rond-point Schuman, devant les institutions européennes, le 3 juin. Sur leurs affiches, le mot "solidarité" écrit dans les 24 langues officielles de l'UE. [Facebook/Laura Neri]

L’annulation des réunions en raison du COVID-19 a porté un coup dur aux 1200 interprètes free-lance qui travaillent pour les institutions européennes.En l’absence de compensation, ils dénoncent l’absence de solidarité de l’UE à leur égard.

En temps normal, les institutions européennes emploient des interprètes indépendants ou des auxiliaires interprètes de conférence (AIC), recrutés pour des contrats à court, moyen ou long terme. L’UE encourage les AIC, tout comme les interprètes à plein temps, à améliorer leurs compétences linguistiques et à s’installer à Bruxelles — et nombre d’entre eux sautent le pas.

Souvent, les institutions sont leur seul et unique employeur. Mais en raison des mesures sanitaires pour contenir la pandémie de COVID-19, quasiment toutes les réunions ont été annulées, sans que les représentants des interprètes soient consultés au préalable. Au titre d’obligations contractuelles, les AIC ont reçu une petite indemnité jusqu’à la fin du mois de mai.  Mais selon eux, leur statut d’indépendant les désavantage et que les institutions européennes font la sourde oreille à leurs problèmes.

Les interprètes free-lance, qui sont environ 1200 à travailler pour l’UE, sont considérés comme des membres du personnel des institutions. Par conséquent, leur rémunération est assujettie à l’impôt communautaire. Toutefois, leur contrat d’agent les rend inéligibles aux régimes d’aides nationaux ou à la sécurité sociale en cas de chômage.

La pandémie a considérablement réduit la demande en interprètes sur le marché privé, et le principal employeur des AIC a aussi pris ses distances, a déclaré Ines Pavlova, une interprète free-lance qui traduit de l’anglais au bulgare pour les institutions européennes.

Fin mai, les directions générales de l’interprétation de la Commission (SCIC) et du Parlement (LINC) ont présenté une proposition d’indemnité, un mois après la dernière réunion avec l’Association internationale des interprètes de conférence (AIIC). En substance, il s’agit d’un « prêt » alloué aux AIC pour compenser la perte de revenus subie au cours de la crise sanitaire.

L’indemnité, qui ne sera pas réexaminée avant septembre, se présente sous la forme inédite de trois ou quatre « contrats différés » et s’élève à 1300 euros. Les interprètes recevront un montant forfaitaire peu de temps après avoir signé cet ensemble de contrats et devront écouler leurs journées de travail d’ici au 31 décembre 2020.

Cela signifie que les interprètes free-lance n’auront pas droit à une indemnisation avant la fin de l’année, contrairement à la plupart des travailleurs européens, mais bénéficieront en clair d’une avance sur leur salaire qui équivaudra à trois à quatre jours de travail.

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Absence de dialogue

La délégation de négociation de l’AIIC, qui s’oppose fermement à cette disposition, ne peut entamer de dialogue avec les institutions à ce propos, car l’offre est définitive et non négociable. Par ailleurs, l’indemnité ne sera pas versée à l’ensemble des 1200 interprètes, mais au cas par cas. L’exécutif européen reconnaît le problème, mais assure que la solution proposée était le seul mécanisme juridique possible.

« La Commission n’offre pas de prêts remboursables en une seule fois. À la place, compte tenu de l’incertitude financière des interprètes free-lance en juin et en juillet, […] une mesure compensatoire [sous forme de paiement contractuel] anticipé [sera instaurée] pour combler les mois de faible demande en juin et juillet. Cela signifie que les interprètes free-lance seront payés d’avance pour les services fournis plus tard dans l’année », indique l’exécutif interrogé par Euractiv.

Tanya Popova, une interprète bulgare indépendante qui travaille depuis neuf ans au sein des institutions européennes, fait partie de ces agents qui ont déménagé avec leur famille à Bruxelles. Ses langues de travail sont l’anglais et le français, et elle étudie actuellement l’allemand. « Je me sens honorée de contribuer à la diversité linguistique au cœur de l’Europe. J’ai toujours été attirée par cette unité dans la diversité, où la voix de chacun d’entre nous est entendue. Malheureusement, en ces temps difficiles, je ne vois aucune unité et solidarité avec nous, les interprètes free-lance de l’UE », déclare-t-elle.

Sa collègue Ines Pavlova défend que les critères officiels pour refuser un revenu de remplacement aux interprètes indépendants ne devraient pas s’appliquer lors de circonstances exceptionnelles, comme une pandémie.

« Les règles du passé sont inapplicables dans la situation actuelle », soutient-elle.

Les institutions européennes affirment cependant ne disposer d’aucune base juridique pour réellement soutenir les interprètes free-lance. Pourtant, elles ne cessent de répéter depuis plusieurs mois que « la solidarité est au cœur de l’Europe » et que « personne ne sera laissé pour compte ».

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