La filière de l’intelligence artificielle n’attend pas l’État pour se mobiliser

Sept grands groupes et 101 personnalités reconnues dans le monde de l’intelligence artificielle unissent leurs forces au sein du Hub France IA, qui vise à créer une filière française et européenne de l’IA. Un article de notre partenaire, la Tribune.

C’est le grand retour de France IA, l’initiative lancée en janvier dernier par François Hollande et l’ancienne secrétaire d’État au Numérique et à l’Innovation, Axelle Lemaire, et par Thierry Mandon, ancien secrétaire d’État à l’Enseignement supérieur et à la Recherche. L’ancien conseiller Innovation et IA d’Axelle Lemaire, Nathanaël Ackerman, a officiellement lancé, mercredi 20 décembre, le Hub France IA, une association fédérant les acteurs de l’intelligence artificielle en France dont il est le directeur opérationnel.

L’objectif du Hub est ni plus ni moins que de créer une « filière française de l’IA », composée de grands groupes, d’ETI, de PME, de startups, d’ONG, d’écoles et universités, d’instituts de recherche, d’associations et de pôles de compétitivité. Au total, l’initiative revendique 101 personnalités reconnues dans le monde de l’IA, et compte dans ses membres fondateurs sept grands groupes (SNCF, Air Liquide, Air France, France Télévisions, Société Générale, La Banque Postale et Leonard-Vinci) ainsi que l’institut de recherche System X. Le CEA soutient également l’initiative, qu’elle a par ailleurs inspirée dès la fin du rapport FranceIA, en relayant l’intérêt des grands groupes français. Une cinquantaine de startups, PME et grands groupes (Thalès, Accor, LVHM, Safran, Atos,…) devraient les rejoindre dans les prochains mois, tandis qu’une quarantaine de partenariats avec des incubateurs, des laboratoires et des écoles d’ingénieurs sont en cour.

« Il y a un sentiment d’urgence du monde économique et académique pour fédérer les forces françaises de l’IA. Il faut nous appuyer sur nos forces -tissu industriel, laboratoires, startups- pour rattraper ce qu’il nous manque -les données et leur cadre éthique- et s’affirmer comme un leader mondial. À terme, l’ambition est d’être à l’initiative ou de contribuer à une alliance européenne de l’IA », explique Nathanaël Ackerman.

Développer la filière et des applications concrètes de l’IA

Dans le détail, le Hub France IA se conçoit comme une immense plateforme d’échanges, de réflexions et d’actions autour de l’IA. Il se compose de deux entités : un « think tank » (groupe de réflexion) et un « do tank » (groupe d’actions). Le think tank comprend un comité d’orientation dont le but est de formuler des recommandations pour le développement de la filière. Il est alimenté par une trentaine de membres reconnus pour leur expertise, à l’image de l’entrepreneur Alexandre Cadain, également rapporteur de la mission « AI for good » de l’ONU, la professeure à l’ENS Laurence Devilliers ou encore le chercheur Jean-Gabriel Ganascia. Il abrite aussi un comité international, qui intègre des personnalités francophones vivant à l’étranger, comme l’entrepreneur et chef du programme Deep learning et IA de la Nasa Grégory Renard, ou encore des géants du Net comme Google, Amazon et Facebook, qui sont aussi en pointe sur le développement de l’IA.

De son côté, le « do tank » comprend quinze groupes « business » pour créer de nouveaux produits et services basés sur l’IA, basés sur les besoins concrets des entreprises. La réalisation de « proof of concept » et la mise en place de challenges industriels, autour de thématiques comme la mobilité, l’énergie, la ville intelligente, la sécurité, l’expérience client ou encore la santé, la finance, les télécoms ou la transformation numérique de l’État, sont au programme. Les grands groupes membres et le Commissariat à l’énergie atomique (CEA) sont impliqués, de même qu’une vingtaine de startups et de partenaires comme LeLab RH, le spécialiste de la robotique InnoRobo, la fédération professionnelle du numérique Tech’in France ou encore l’Association française pour l’intelligence artificielle (AfIA).

Nécessité d’accélérer

Le collectif compte aussi produire un baromètre « régulier » de l’IA en France et dans le monde, et faire avancer le débat au niveau européen. « Les acteurs économiques sont dans l’attente : quelles plateformes de données à mettre en place à l’échelon français et européen ? Comment tester, labelliser, certifier l’IA ? Quelle stratégie industrielle pour la France, et dans quel cadre éthique ? Il faut avancer sur ces questions », souligne Nathanaël Ackerman.

La France veut entrainer l'Europe dans la course à l'intelligence artificielle

Si la France n’a pas pris la tête de la révolution numérique, elle a les atouts pour devenir un leader de l’intelligence artificielle en associant ses partenaires européens, selon le ministre de l’économie Bruno Le Maire.

Pour Carole Desnot, la directrice de l’innovation de la SNCF, les entreprises doivent accélérer dans leur compréhension et leur maîtrise de l’IA.

« La formation est un enjeu crucial, car on a la data et on a les capacités humaines, mais il faut adapter l’entreprise. La SNCF veut devenir un leader d’une mobilité à la demande, beaucoup plus choisie par nos clients. L’IA va nous aider à réinventer totalement le système ferroviaire en repensant la façon d’exploiter les trains et l’énergie », ajoute-t-elle.

Le grand retour -par la porte de derrière- du France IA de Hollande

Grand absent du Hub France IA : l’État. Seule la DINSIC (direction interministérielle du numérique et du système d’information et de communication de l’État) a manifesté son intérêt pour participer à la thématique « transformation numérique de l’État ». Ni la French Tech ni le gouvernement ne sont partenaires. Et pour cause : fédérer l’écosystème français de l’IA est aussi l’un des objectifs de la Mission Villani, créée par Emmanuel Macron pour doter la France d’une stratégie dans le domaine et diriger l’action législative et réglementaire.

Pour rappel, l’initiative France IA de François Hollande a été lancée en janvier 2017, en toute fin de mandat. Pendant deux mois, dix-sept groupes de travail composés d’experts de la société civile, de chercheurs, d’entrepreneurs et de grands groupes, -dont beaucoup se retrouvent au Hub IA- avaient formulé une série de recommandations stratégiques, publiées en mars dans un rapport-fleuve.

Mais l’élection d’Emmanuel Macron a rebattu les cartes. Le nouveau président a préféré imposer sa méthode en demandant au député LREM et mathématicien Cédric Villani, de plancher à nouveau sur une stratégie pour la France. L’initiative France IA de François Hollande, poliment présentée comme « une base de travail », a donc été mise au placard, suscitant quelques frustrations parmi les nombreux experts sollicités. Cédric Villani, qui a auditionné plus de 250 personnes, dont certains membres du Hub ainsi que le Hub lui-même, a présenté fin novembre sa feuille de route. Il dévoilera ses conclusions fin janvier. « France IA a été monté très vite. Nous avons eu beaucoup plus de temps pour aller plus loin sur certaines thématiques », estime Cédric Villani pour justifier la nouvelle méthode.

La génération Y vénère robots et intelligence artificielle

L’impact des robots et de l’intelligence artificielle sur le monde du travail n’inquiète pas les « Millenials ». Une majorité d’entre eux juge que la création d’emplois sera plus importante que leur destruction, selon une enquête internationale.

Le Hub France IA vient donc s’intercaler dans cet agenda. Nathanaël Ackerman, qui a formulé des propositions à la mission de Cédric Villani, se justifie par « l’urgence d’agir » :

« Certains grands groupes ne veulent pas attendre la fin de la Mission Villani pour commencer à s’organiser, d’autant plus que les énergies sont là et prêtes depuis France IA. Le Hub a été créé en août, car quand le gouvernement a décidé d’emprunter une autre voie pour sa stratégie, certains acteurs de France IA ont voulu poursuivre le travail commencé depuis janvier »

Une manière, donc, de revenir par la porte de derrière pour France IA. Mais les deux initiatives ne sont pas forcément redondantes : si l’État décidait de s’appuyer sur ce Hub d’acteurs de l’IA, celui-ci pourrait jouer un rôle dans l’application de la stratégie décidée par la Mission Villani. D’autant plus que de nombreux experts s’impliquent dans les deux initiatives.

Le Hub France IA a prévu d’organiser « fin janvier » un événement pour présenter sa communauté, notamment les startups, ainsi que pour dévoiler ses recommandations sur un certain nombre de sujets. Le moment coïncide -ce n’est pas un hasard- avec la présentation des conclusions du rapport Villani. « Nous avons contacté la Mission Villani et le secrétariat d’État au Numérique, nous espérons que le Hub ainsi que nos propositions seront intégrés à la stratégie de l’Etat », indique Nathanaël Ackerman.

Contacté par La Tribune, Cédric Villani voit la création du Hub comme « un signe de vitalité » de l’écosystème IA, « la preuve que d’une volonté des acteurs de discuter les uns avec les autres ». Et d’ajouter : « Nous prendrons en compte son existence dans nos recommandations »