La fracture numérique nuit à la participation des citoyens européens dans les affaires locales

Avec la numérisation, les technologies en ligne sont de plus en plus fréquemment utilisées par les collectivités locales pour stimuler la participation citoyenne. [Shutterstock/Rawpixel.com]

Cet article fait partie de l'édition spéciale Le budget participatif : effet d’annonce ou panacée démocratique ?.

Les villes européennes utilisent des instruments numériques pour impliquer leurs habitants dans les affaires locales, mais le manque de compétences dans et d’accès à ce domaine pourraient renforcer les inégalités déjà existantes.

Avec la numérisation, les technologies en ligne sont de plus en plus fréquemment utilisées par les collectivités locales pour stimuler la participation citoyenne.

« Cela fait 20 ans que les institutions essayent d’insérer de plus en plus de fonctionnalités dans leurs services, leurs processus administratifs et démocratiques afin de permettre aux citoyens de faire entendre leus voix », a déclaré Rebecca Rumbul, responsable de la recherche chez mySociety.

À titre d’exemple, la ville de Barcelone a mis en place une plateforme appelée Decidim.Barcelona (« nous décidons » en catalan) visant à responsabiliser les citoyens et à les faire participer au processus décisionnel. Le site web permet aux utilisateurs de soumettre des idées et des commentaires sur la répartition du budget de la ville et fait partie du projet de l’administration de se numériser entièrement.

D’autres villes européennes ont introduit des outils similaires, comme CONSUL, un logiciel permettant la participation du citoyen, qui est actuellement utilisé à Madrid et à Turin.

Des études ont montré que ces outils numériques peuvent être bénéfiques pour la démocratie locale car ils permettent d’élargir le nombre de participants. Les citoyens pourraient également être plus enclins à prendre part à des consultations locales via des plateformes qui leur demanderaient d’y consacrer moins de temps.

Toutefois, cette transition numérique risque de se retourner contre les gouvernements locaux. Selon Mme Rumbul, les outils numériques présentent de sérieuses lacunes, car ils ne permettent qu’un type de participation « autosélectionné ».

« Encore une fois, ce sont majoritairement les personnes les plus aisées, éduquées et issues de l’ethnie dominante de ces villes qui participent de cette façon, et ce de manière disproportionnée », a-t-elle déclaré. Les portails numériques ne feraient alors que stimuler l’engagement des personnes qui participent déjà hors ligne.

Selon Pietro Reviglio d’Eurocities, le manque d’inclusivité n’est pas le seul inconvénient, car il se trouve également que ces plateformes ont souvent du mal à impliquer pleinement la population.

« La plupart des approches participatives comportent un volet numérique important. Le problème est qu’elles ne parviennent pas à engager autant de citoyens que d’autres acteurs qui se disputent l’attention de ces derniers », a-t-il déclaré.

M. Reviglio estime que les villes devraient se montrer plus ambitieuses dans la manière dont elles utilisent les réseaux sociaux et les plateformes de médias numériques.

Certaines villes tentent de remédier à cette faiblesse en expérimentant des outils numériques. La ville de Murcie, dans le sud-est de l’Espagne, a par exemple lancé une application mobile appelée « Tu Murcia », où les citoyens peuvent envoyer des suggestions pour améliorer leur ville.

Mme Rumbul met toutefois en garde contre l’utilisation d’applications mobiles pour la participation citoyenne, car la plupart des personnes appartenant aux tranches de revenus les plus faibles ne possèdent pas de smartphones. « Ce sont les personnes qui disposent du matériel et qui ont les compétences nécessaires qui sont massivement et disproportionnellement représentées dans ces exercices participatifs », a-t-elle ajouté.

Bien que l’utilisation d’Internet soit répandue dans l’ensemble du bloc, seuls 56 % des Européens possèdent des compétences numériques de base, selon l’indice relatif à l’économie et à la société numériques (Digital Economy and Society Index).

La fracture numérique touche toutes les villes européennes, y compris celles qui sont à la pointe de la numérisation, comme Barcelone. Une enquête menée par l’administration de la ville en 2020 a révélé un écart dans l’accès aux équipements numériques entre les familles à revenu élevé et celles à faible revenu. Cet écart s’est creusé pendant la crise de la Covid-19, lorsque ces équipements sont devenus des biens de première nécessité au quotidien.

La pandémie a obligé la plupart des collectivités locales à repenser leur stratégie pour toucher et faire participer les citoyens. S’exprimant au Forum de Budapest en septembre dernier, la maire de Gdansk, Aleksandra Dutkiewicz, a rappelé les efforts de sa ville pour numériser les services publics, tout en veillant à ce que personne ne soit laissé de côté.

« À Gdansk, le nombre de personnes de plus de 60-65 ans augmente, et elles sont de plus en plus ouvertes aux nouvelles technologies. Mais il y a encore un groupe assez important de personnes qui sont exclues des services numériques », a-t-elle déclaré.

Afin de résoudre ce problème, la ville polonaise a utilisé à la fois des plateformes en ligne et des outils plus traditionnels, comme les appels téléphoniques, afin d’entrer en contact avec ses habitants.

La fracture numérique étant toujours un problème en Europe, ce type d’approche hybride de la participation citoyenne pourrait réduire les inégalités, en donnant la parole aux citoyens qui n’ont pas les compétences ou l’équipement nécessaires pour participer de manière numérique.

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