La mondialisation vole-t-elle les emplois en Europe? [FR]

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L’arrivée massive sur le marché européen de chassures et textiles bon marché en provenance de Chine ces derniers mois a fait prendre conscience aux Européens que leurs industries traditionnelles pourraient être menéacées dans un monde globalisé.

Des produits bon marché en provenance de l’Est

Le mois dernier, le commissaire européen au commerce, Peter Mandelson, a proposé d’appliquer des taxes antidumping sur les chaussures en cuir importées de Chine et du Vietnam. En effet, ces marchandises sont tellement moins chères que celles fabriquées en Europe qu’elles menacent le marché européen des chaussures et donc les emplois de ceux qui les fabriquent. M. Mandelson peut uniquement imposer ces taxes s’il parvient à démontrer que les fabricants étrangers usent de pratiques anti-compétitives. Dans le cas des chaussures, il prétend qu’il est en mesure de le faire (voir EURACTIV 24 fév. 2006).

Cela n’a pas été le cas pour les textiles chinois, lorsque ces derniers ont commencé l’année dernière à envahir le marché à la suite de la levée des restrictions commerciales de l’OMC en janvier 2005. Dans ce cas, des restrictions aux importations ont été imposées et, bien qu’un accord ait finalement été trouvé avec la Chine, il n’en reste pas moins que ces mesures sont à la base protectionnistes. La question est donc de savoir comment un monde globalisé peut faire face à la libéralisation totale du commerce tout en garantissant le maintien des industries régionales traditionnelles?

Délocalisation

Un autre problème est la délocalisation d’emplois dans des régions où la main d’oeuvre est moins chère. L’exemple le plus évident de ce phénomène est le nombre de centrales d’appels situées en Inde. De nombreuses entreprises constatent également qu’il est moins cher de délocaliser leur production en dehors de l’UE. Il s’agit d’emplois dont profitaient auparavant les travailleurs européens.

Rachat d’entreprises

La récente OPA de l’entreprise indienne Mittal Steel sur le géant sidérurugique situé au Luxembourg Arcelor a soulevé un problème d’une autre nature. Dans un monde globalisé et libéralisé, les entreprises privées nationales seront de plus en plus vulnérables aux OPA étrangères, ce qui complique encore la situation de l’emploi. La position de l’UE, fermement exprimée par les commissaires Neelie Kroes (concurrence) et Charlie McCreevy (marché intérieur – voir discours, 9 mars 2006), est que le nationalisme et le protectionnisme ne doivent pas intervenir au niveau de la propriété des entreprises : si une tentative d’OPA respecte les règles de concurrence, elle doit se poursuivre. Jusqu’à présent, ce principe a cependant été surtout appliqué concernant les fusions au sein de l’Europe et on peut se demander s’il sera également appliqué pour des OPA d’entreprises non-européennes.

Droit du travail archaïque ?

L’une des principales raisons pour laquelle les marchandises peuvent être fabriquées pour si peu à l’Est est le coût beaucoup plus faible de la main d’oeuvre. De plus, au cours des 30 années qui ont suivi la Seconde guerre mondiale, quand le monde occidental dominait l’ensemble du commerce et lors de la montée en puissance des syndicats, la plupart des pays européens ont défini un ensemble de législations donnant des droits aux employés en termes de niveaux de rémunération, heures de travail, congés, etc., ce que les pays de l’Est connaissent peu.

Fonds européen d’ajustement à la mondialisation

En mars 2006, la Commission a proposé la création d’un fonds pour aider les travailleurs dans des domaines touchés par les délocalisations. Selon cette proposition, le fonds européen d’ajustement à la mondialisation pourrait répartir jusqu’à 500 millions d’euros entre 50 000 travailleurs. Il leur permettrait de se reconvertir, leur offrirait une aide à la recherche d’emploi et encouragerait l’esprit d’entreprise.

En 2002, l'Organisation internationale du travail (OIT) a créé une commission mondiale pour établir un rapport sur la dimension sociale de la mondialisation. Selon les conclusions de ce 
rapport
, publié en 2004, "la vaste majorité des hommes et des femmes dans le monde considèrent que la mondialisation n'a pas répondu à leurs simples aspirations : des emplois et des revenus décents et à un meilleur avenir pour leurs enfants."

S'exprimant lors d'un forum de l'OIT en mai 2005, le commissaire au commerce, Peter Mandelson, a déclaré qu'étant donnée la la concurrence accrue de la Chine, de l'Inde et de l'Amérique du Sud, "l'Europe est confrontée à un choix fondamental de directions," poursuivant : "d'un côté, elle peut décider de résister le moins possible et de se plier au populisme soit de la gauche qui rejette la mondialisation, soit de la droite qui reproche tout et n'importe quoi aux étrangers. Mais il s'agit d'un cul-de-sac, car en mettant des barrières entre nous-mêmes et les marchés mondiaux, nous parviendrons peut-être à sauver des emplois sur le court terme mais cela se fera au détriment de nos industries, qui deviendront à long terme de moins en moins compétitives sur la scène internationale. La seule alternative est de mener des tâches difficiles et douloureuses de réforme et de modernisation."

Lors du lancement du fonds européen d'ajustement à la mondialisation, le président de la Commission, José Manuel Barroso, a déclaré : "Le fonds exprimera la solidarité de l'Union envers ceux qui sont sévèrement et personnellement touchés par les licenciements en raison d'ajustements structurels. Ainsi, il apportera un nouvel élan pour répondre de façon appropriée et efficace aux conséquences négatives de l'ouverture des marchés. Le fonds aidera les travailleurs licenciés à retrouver du travail car nous voulons une Union européenne compétitive, mais aussi une UE juste."

Pascal Lamy,  directeur de l'Organisation mondiale du Commerce (OMC), est totalement en faveur des libres marchés ouverts qui accompagnent la mondialisation. S'exprimant en novembre 2005, il a déclaré : "les règles multilatérales encourageant le libre échange sont vertueuses et que les exceptions à ces règles, aussi nécessaires qu'elles puissent l'être pour des raisons politiques à tel ou tel moment, devraient rester ce qu'elles sont — des exceptions, et non des règles — et que la communauté multilatérale devrait s'employer à les éliminer."

Oxfam International soutient cependant que "les pays riches et les grandes entreprises détiennent une part disproportionnée des bénéfices commerciaux, alors que la situation des pays en développement et des pauvres a été ignorée ou s'est empirée. Les règles internationales relatives au commerce ont été définies par les riches et les puissants selon leurs intérêts commerciaux étroits. Les gouvernements et les entreprises qui prêchent le plus les vertus du libre marché sont les premiers à pratiquer le protectionnisme quand ça les arrange."

André Sapir, du think tank bruxellois Bruegel, prétend dans une analyse que les actuels marchés du travail et législations du travail en Europe sont devenus dysfonctionnels dans un monde globalisé. "Dès 1970, la part des importations de produits finis en provenance des pays en développement dans les pays développés était à peine de 10%. Aujourd'hui, elles représentent plus de 45%, indique-t-il. Selon lui, l'Europe est confrontée au choix suivant : "réformer les politique sociales et le marché du travail au niveau national ou continuer de bloquer les changements nécessaires."

La CES, la confédération européenne des syndicats, considère que les effets de la mondialisation doivent être gérés de telle sorte qu'elle apporte ses propres avantages sans nuire aux droits des travailleurs. Elle demande à l'UE et aux gouvernements de garantir que les travailleurs bénéficient d'une protection de l'emploi adéquate, d'une consultation appropriée, d'un accès à la reconversion et d'indemnités de chomage suffisantes. 

La CES a salué l'initiative de la Commission relative au fonds d'ajustement à la mondialisation mais souhaite davantage de consultation avec les partenaires sociaux sur l'utilisation du fonds.

Les marchés ne sont plus nationaux, voire européens, mais internationaux. Le monde se rapproche : des marchandises et des aliments peuvent être fabriquées n'importe où dans le monde, puis envoyés partout ailleurs. Grâce à Internet, des services peuvent être offerts de n'importe quel pays ou continent vers toutes les régions du monde. Les éventuelles conséquences sur les sources traditionnelles d'emploi sont donc conséquentes.

Ces 20 dernières années, les systèmes commerciaux dans le monde ont radicalement évolué, notamment en raison de l'adoption du capitalisme de marché par la Chine et l'Inde. Alors que la croissance économique annuelle estimée de l'UE est de 2%, celle des économies émergentes devrait augmenter de 6% par an au cours des prochaines années. 

  • Le fonds européen d'ajustement à la mondialisation doit être opérationnel à partir du 1er janvier 2007.

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