Les acteurs français du cloud regrettent l’ambivalence du gouvernement face aux GAFAM

Cette double stratégie pour un cloud souverain, tantôt qualifiée de complémentaire, tantôt de « schizophrénique », prend racine dans la nouvelle doctrine gouvernementale de « cloud de confiance », présentée en mai par l’exécutif. [ESB Professional/Shutterstock]

Les acteurs de l’écosystème français dénoncent les « messages contradictoires » envoyés par la stratégie française pour un « cloud de confiance » qui laisserait peu de place aux champions de demain dans la course à la souveraineté numérique.

Faire émerger des fleurons européens ou appeler les acteurs déjà dominants, dont Amazon, Google et Microsoft, à la rescousse ?

Si les acteurs français du cloud s’accordent à dire qu’il y a de la bonne volonté pour la première option côté gouvernement, ils reprochent à la stratégie française de se perdre dans cette double volonté.

Le 6 octobre dernier, le ministre de l’Économie Bruno Le Maire et le secrétaire d’État au Numérique Cédric O se félicitaient du nouveau partenariat entre Thalès et Google qui veulent proposer un « cloud de confiance » à l’horizon 2023.

Mais, quelques heures plus tard, dans un autre communiqué sur le processus de rapprochement industriel dans le projet important d’intérêt européen commun (PIIEC), M. Lemaire soulignait qu’« il n’y a pas d’indépendance politique sans indépendance technologique » et insistait sur le besoin de « ne pas dépendre de technologies étrangères ».

Thales s’associe à Google pour proposer un « cloud de confiance » en France

Le fleuron français de la sécurité et la défense Thales a annoncé mercredi 6 octobre un nouveau partenariat avec Google. L’objectif ? Proposer un service souverain et éligible au label « cloud de confiance » lancé par le gouvernement français à l’horizon 2023.

« Cette stratégie du “en-même-temps” est louable, ses objectifs complémentaires, mais sa séquentialité envoie des messages contradictoires », note Yann Lechelle, PDG de Scaleway, acteur majeur du cloud français, à EURACTIV.

« C’est tout sauf une stratégie souveraine. En réalité, c’est une porte ouverte aux GAFAM », déplore de son côté le PDG de Whaller, un éditeur français de solutions collaboratives basées sur le cloud, Thomas Fauré, tandis que Quentin Adam, à la tête de Clever Cloud, regrette le « manque de cohérence dans la trajectoire ».

« Cloud de confiance » 

Cette double stratégie pour un cloud souverain, tantôt qualifiée de complémentaire, tantôt de « schizophrénique », prend racine dans la nouvelle doctrine gouvernementale de « cloud de confiance », présentée en mai par l’exécutif. Dans les faits, elle se traduit par une adaptation de la certification SecNumCloud de l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI).

La France présente sa feuille de route pour un cloud « souverain » et « de confiance »

Bruno Le Maire a présenté aujourd’hui (17 mai), la stratégie française en matière de cloud, annonçant le lancement d’un label de « cloud de confiance » pour assurer une « protection maximale » des données tout en s’affranchissant des risques extraterritoriaux, américains notamment.

Ce label, en plus de certifier un haut niveau de résilience cyber, doit permettre d’assurer l’imperméabilité des données hébergées aux lois extraterritoriales, américaines notamment, alors que cette nouvelle stratégie, comme l’a indiqué le gouvernement à l’époque, ne doit pas empêcher les alliances franco-américaines tant que certaines garanties sont apportées.

« La notion de confiance elle-même est questionnable, car les meilleurs “cloud de confiance” promis seront basés sur les mêmes technologies qui font l’objet de fuites et hacks majeurs à l’échelle planétaire », souligne M. Lechelle, en précisant que ces solutions devraient également être plus chères car elles devront faire appel à des intermédiaires pour respecter les conditions de souveraineté imposées par le label.

Les acteurs du cloud français s’accordent à dire que sur le plan technique, il sera extrêmement complexe de suivre le transit des données. « On oublie aussi un peu vite que sans maîtrise du code source, matière première du cloud, il est vain de se prétendre “souverain” dans ce domaine », ajoute le patron de Scaleway.

« On crée ce label comme une barrière à l’entrée et ça se retourne contre nous », déplore Quentin Adam. Les fournisseurs français regrettent que cette certification, très lourde dans la mise en place, va exclure les plus petits acteurs français du champ de la confiance alors qu’ils répondent aux problématiques mises sur la table par la doctrine gouvernementale.

« Ça se transforme en arme délétère, là où ça pourrait être une arme de conquête pour le marché », explique le patron de Clever Cloud à EURACTIV.

Il regrette également que les partenariats annoncés, entre Google et Thalès mais aussi entre Orange et Capgemini, créent des « effets d’annonces » qui vont servir d’argument marketing aux acteurs déjà dominants pour attirer de nouveaux clients dès à présent.

« Tout n’est pas joué et ça peut être une opportunité », tempère néanmoins Thomas Fauré, dont l’entreprise Whaller a annoncé la semaine dernière s’associer avec OVHcloud pour faire entrer une offre 100 % française dans l’arène.

Plus de commandes publiques

Les acteurs français du cloud se retrouvent également autour du besoin de plus de commandes publiques, au lieu de subventions qui agissent comme des « perfusions », selon M. Fauré.

« La doctrine du cloud en l’état repousse la possibilité de commande publique, salvatrice pour les acteurs locaux qui en ont le plus besoin, à la prochaine décennie, lorsque les financements indirects auront porté leurs fruits… ou pas », souligne M. Lechelle, PDG de Scaleway.

« Ce qu’on veut, c’est de la commande publique, des appels d’offres, des clients exigeants », interpelle M. Fauré, précisant que « les produits et la techno ne progressent que par l’exigence ».

Quentin Adam, de Clever Cloud, note également que si les services de l’État utilisaient un fournisseur français, cela enverrait un « bon message » et participerait à améliorer leur crédibilité face à leurs concurrents.

« Les pays étrangers ont bâti leur offre à coup de commandes publiques », fait remarquer Thomas Fauré, de Whaller.

« Ce manque de confiance est un camouflet à l’égard des milliers d’ingénieurs en France qui travaillent d’arrache-pied chaque jour pour fournir des solutions performantes et compétitives dans un contexte particulièrement adverse, s’améliorent en permanence et rattrapent la concurrence », conclut M. Lechelle.

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