Les gilets jaunes pris au piège des réseaux sociaux

Les gilets jaunes ont réussi à se mobiliser dans la durée mais le dialogue est freiné par l'absence de structure.

Alors qu’ils entrent dans leur quatrième semaine de contestation, les gilets jaunes continuent de s’activer sur Facebook. Si le réseau social a permis au mouvement de croître, il peine à faire émerger une structure.

Les publications foisonnent, les groupes se multiplient, des « leaders » émergent çà et là sur Facebook. Le réseau social suscite les liens et partage les informations, mais aussi le stress et les fake news, au point de contribuer à la montée des tensions à propos de la mobilisation du 8 décembre. Les rassemblements prévus inquiètent au plus haut point gouvernement comme forces de l’ordre.

La mise en place d’un moratoire pour la hausse des taxes sur les carburants n’a pas suffi à calmer la colère. Pire, Édouard Philippe, le Premier ministre, a eu toutes les peines du monde à rencontrer des porte-parole du mouvement cette semaine.

Et pour cause, ceux-ci peinent à émerger au milieu de la myriade de groupes Facebook, qui constitue l’originalité même de cette mobilisation.

En février 2017, Mark Zuckerberg, le créateur du réseau social, affirmait que Facebook pouvait permettre « d’établir un nouveau processus pour que les citoyens du monde entier participent à des prises de décision collective ».

De la parole aux actes, il a procédé à un changement majeur de l’algorithme de Facebook : désormais, sur leur fil d’actualité, les utilisateurs voient en priorité les éléments partagés par leurs amis, et notamment par les groupes du réseau social, plutôt que par les entreprises, marques ou médias.

Pas de consensus

Un changement qui tombe à point nommé pour les gilets jaunes. Depuis le début de la contestation, Facebook leur sert de plateforme d’expression, de communication, de rassemblement.

Le réseau social permet en effet de s’organiser, de voir que d’autres personnes ont les mêmes avis, mais pour le chercheur au CNRS Thierry Vedel, spécialisé dans les relations entre Internet et politique, le géant des réseaux sociaux « ne contribue pas à la prise de décision, à la fabrique de consensus, de revendication commune ».

« C’est un journal intime, tout le monde raconte sa vie, commente David Tan, gilet jaune nantais très actif sur le réseau social. Ce n’est pas le moyen idéal, les gens font les choses uniquement parce que c’est écrit, et cela manque parfois de réflexion. »

« Les réseaux sociaux favorisent l’individualité, ils ne donnent pas le sens du collectif », affirme Thierry Vedel, qui explique qu’au milieu de ce conflit d’intérêts très fort, de cet éclatement, il est très difficile de faire des compromis.

« Et c’est là qu’on a besoin de l’aide d’organisations comme les syndicats. Ils ne sont pas parfaits non plus, ils ont des problèmes de fonctionnement, mais ce sont des machines à produire des revendications collectives. Ils mettent de l’ordre, hiérarchisent, organisent. »

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« Nous faisons un travail de l’ombre, avec des mobilisations et négociations moins visibles, mais essentielles », explique Cyrille Lama, secrétaire confédéral chez Force ouvrière (FO). « Nous avions identifié cette colère, qui ne date pas d’hier. »

Pour lui, les syndicats ont tenté de relayer le mécontentement ces dernières années, mais ils n’ont pas été entendus. « La campagne de décrédibilisation des syndicats est menée depuis longtemps par les gouvernements successifs. Ils veulent éviter la discussion avec les corps intermédiaires », regrette le responsable syndical.

David Tan est un des rares gilets jaunes à avoir rencontré le Premier ministre cette semaine. En raison d’un manque supposé de légitimité, reproché parfois violemment, certains autres porte-parole ont décliné l’invitation. Ils attendent la désignation plus claire de représentants régionaux.

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À la recherche de la légitimité

Pour Thierry Vedel, un des problèmes du mouvement des gilets jaunes est de fait le manque de représentativité. « C’est un mouvement de masse, mais on a du mal à identifier sa nature. Dès que des porte-parole émergent, les gens disent qu’ils ne les représentent pas » .

Bien qu’individualisée, l’expression politique sur Facebook permet de faire émerger des idées : les gilets jaunes n’ont pas abandonné l’idée d’élire des représentants en contournant les canaux traditionnels, et en s’inspirant d’outils de « démocratie liquide » qui permette une représentation au plus près des citoyens.

Un gilet jaune grenoblois, André Lannée, est en train de développer un outil de vote sur le réseau social pour désigner deux porte-parole par région. Les personnes qui rejoignent le groupe de leur région peuvent poser leur candidature, sous forme de vidéo, pour devenir représentant de leur région.

« Reste à savoir comment un vote électronique peut être mis en place sur Internet en pratique. Il faudrait des certifications, être sûr de la validité des résultats », nuance Thierry Vedel.

Pour éviter ce genre d’écueils, André Lannée organisera le vote final sur un autre site Internet que Facebook pour éviter le problème de l’achat de « like » par exemple. « On a deux options, la démocratie et la discussion ou le chaos et l’insurrection », a-t-il affirmé sur Franceinfo.

L’idée est déjà contestée sur Facebook par celle qui a lancé la pétition contre la hausse des prix des carburants, à l’origine du mouvement de contestation, Priscillia Ludosky. Elle craint notamment une possible récupération.

 

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