Lettonie : le corruption du gouverneur fragilise la BCE

Seulement deux Audi A8L sont immatriculées en Lettonie, dont l'une destinée au gouverneur de la banque centrale mis en examen pour corruption

Cet article fait partie de l'édition spéciale Dossier spécial Lettonie : le roman noir de la zone euro.

Mis en examen pour corruption fin juin, le gouverneur de la banque centrale lettone est le troisième membre du conseil des gouverneurs à être mis en cause dans des affaires troubles depuis un an. Premier volet de notre série sur la Lettonie.

On ne saura pas si c’est le luxueux système stéréo Bank & Olufsen, l’option massage sur les sièges ou l’allure tape à l’œil de la voiture qui ont fait tiquer les gouverneurs de la BCE . Toujours est-il que certains d’entre eux, en visite à Riga en juin dernier, ont moyennement apprécié d’être transportés dans une Audi A8L dernier cri appartenant à la banque centrale lettone. Dans un pays où le salaire moyen plafonne à 900 euros par mois, et dont le président de la banque centrale, Ilmars Rimsevics, principal utilisateur de la dite Audi, est mis en examen pour corruption, le carrosse faisait désordre. Acheté en leasing il y a un an, il a été mis en vente pour 78 000 euros mi-août.

Un épisode rocambolesque de plus qui n’étonne même plus les Lettons, alors que les coups bas et accusations les plus hasardeuses au sein de la classe politique se multiplient à l’approche des élections législatives en octobre. « Ce n’est pas très étonnant ici », assure un chauffeur de taxi à Riga. Selon un Eurobaromètre d’octobre dernier, 84 % de la population estime que le pays est corrompu.

La Cour de justice désavoue la BCE

Pour la BCE en revanche, l’épisode letton est des plus embarrassants. L’institution a –  au départ – soutenu le président de la banque centrale lettone, que le pays avait démis de ses fonctions après des accusations de pots-de-vin. Puis déposé plainte contre la Lettonie devant la Cour de justice de l’UE. Devant le tribunal, l’avocat de la BCE a plaidé pour que M. Rimsevics recouvre ses pouvoirs. Fin juillet, la Cour a débouté la BCE, tout en adoptant  une conclusion étrange : celle de demander au gouverneur suspect de… nommer son successeur.

« Nous ne prenons pas partie, nous souhaitons simplement que le conseil des gouverneurs fonctionne correctement », avançait Mario Draghi, mi-juin lors d’une conférence de presse. L’institution craint notamment qu’en situation de crise, durant laquelle des décisions doivent être prises en urgence par téléconférence, le quorum ne soit pas atteint. S’il manque une seule photo sur le trombinoscope officiel, deux places sont bien vacantes au conseil des gouverneurs :  iIs ne sont plus que 19 sur 21 pour un quorum de 14.

Car le gouverneur letton refuse de nommer un remplaçant sans avoir une fine connaissance de la situation, et réclame donc de recouvrer ses fonctions à la banque lettone, ce qui laisse le gouvernement letton face à un dilemme : être dans l’illégalité par rapport au jugement de la Cour de Justice de l’UE, ou suspendre les restrictions de circulation et de fonction imposées à Ilmars Rimsevics depuis mars par le bureau anti-corruption.

C’est la première fois depuis 13 ans que l’institution qui a entre temps gagné ses lettres de noblesse en gérant la crise de 2008 se retrouve dans la tourmente.

En 2005, Antonio Fazio, alors gouverneur de la banque centrale italienne, avait démissionné après de longs mois de rumeurs. Et avant d’être condamné à 4 ans de prison pour corruption. Mario Draghi, qui doit céder sa place en 2019, l’avait remplacé.

Le gouverneur slovène exfiltré après des menaces de mort

Le gouverneur slovène a, lui, fait l’objet de pressions de la part de son gouvernement. Interrogé par la police, Bostjan Jazbec a ensuite eu la surprise de voir son ordinateur disparaître alors que certains lui reprochent la gestion de la crise financière en 2008. Mais c’est surtout une étrange impossibilité de quitter le territoire qui a fait bondir la BCE. En 2017, le banquier avait été bloqué à Skopje alors qu’il devait rejoindre… une réunion du conseil des gouverneurs à Francfort.  La BCE avait alors du demander au gouvernement slovène de laisser le gouverneur faire son travail. Mais lorsque ce dernier a reçu des menaces de mort cet hiver, Francfort a décidé de l’exfiltrer : un poste lui a été trouvé au sein du Conseil de résolution unique (SRB) où il est parti fin mars, sans plus d’explication. Son poste est désormais vacant.

En 2017, le Grec Yannis Stournarasa a aussi été mis en cause dans un scandale de corruption par le secteur pharmaceutique, impliquant de nombreux politiques. Si le gouverneur grec reçoit régulièrement le soutien de Mario Draghi, qui lui assure tout son « respect », ce n’est pas le cas d’Ilmars Rimsevics, le gouverneur de la banque de Lettonie.

Entre indépendance et corruption potentielle, un arbitrage délicat

« C’est une situation délicate : les gouverneurs doivent être indépendants du pouvoir politique. La Slovénie a visiblement fait pression pour faire démissionner son gouverneur, c’est inacceptable. Les charges contre le gouverneur letton semblent accablantes, certes. Mais si l’on accepte que la justice puisse suspendre un gouverneur,  comme l’a fait la Lettonie, cela ouvre la voie à d’autres pressions » reconnait une source proche de la BCE. Selon le traité, les gouverneurs ne peuvent être démis de leur fonction qu’en cas de condamnation effective par la justice – ce qui prend des années.

Interrogé au Parlement européen par l’eurodéputée Pervenche Berès, le 9 juillet, Mario Draghi n’a pas répondu à ses questions. « Aviez-vous connaissance d’éléments sur l’éventuelle corruption de M. Rimsevics avant que le scandale n’éclate ? Que peut-on faire préventivement face à ce type de situation ? », lui avait demandée l’élue française.

« En général, la BCE attache une grande importance à la bonne conduite des membres du conseil des gouverneurs. C’est essentiel, pour conserver la confiance, d’être irréprochable. », avait éludé le président de la BCE, refusant de répondre, comme il l’avait fait à Riga auparavant. La BCE a aussi refusé toute interview sur le sujet.

Or l’institution était avait bien été alerté des problèmes récurrents en Lettonie. Elle a préféré regarder ailleurs.

Retrouver la suite de cette enquête en quatre volets spéciale Lettonie demain sur Euractiv.

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