Lettonie : le thriller passe par la banque centrale

Ilmars Rimsevics, le gouverneur de la banque centrale lettone, ici avec Mario Draghi EPA/VALDA KALNINA

Cet article fait partie de l'édition spéciale Dossier spécial Lettonie : le roman noir de la zone euro.

Meurtre, écoutes dans un sauna, pots-de-vin : l’affaire de corruption du gouverneur de la banque centrale de Lettonie ressemble à un polar baltique. Troisième article de notre série sur la Lettonie.

Le 30 mai dernier, un liquidateur judiciaire, Martins Bunkus, était assassiné dans sa Range Rover. Au sein même de la ville de Riga, à 9 heures du matin. Les meurtriers, visiblement aguerris, n’ont laissé aucune trace. La police lettone s’interroge toujours sur les auteurs du crime. Des actionnaires énervés de la banque Trasta Komercbanka, dont M. Bunkus était un des liquidateurs ? Des porteurs  d’avoirs de la même banque ? Mise en faillite en 2016 après un scandale de blanchiment d’évasion fiscale russe gigantesque, la banque moldave basée en Lettonie n’était pas des plus propres.

Fin juin, le procureur annoncera d’ailleurs que Trasta Komercbanka a payé le gouverneur de la banque centrale, Ilmars Rimsevics pour tenter d’obtenir un traitement favorable de l’autorité de régulation financière. L’autorité en question, le FCMC, dont le directeur général, M. Putnins, est un proche de Rimsevics, dément toute implication. « Il n’y a aucun problème de ce genre. Chaque administrateur adopte les décisions en toute autonomie » explique le FCMC à Euractiv.

Voyage, pot-de-vin et négociations au sauna

C’est grâce à un micro planqué dans un sauna que le bureau anti-corruption, le KNAB, était tombé en 2013 sur des échanges entre Ilmars Rimsevics et un intermédiaire évoquant des pots-de-vin. Le KNAB soupçonne le gouverneur d’avoir réclamé au moins 250 000 euros à la banque. Trasta Comerzbanka aurait aussi financé un voyage du gouverneur Ilmars Rimsevics au Kamtchatka, à l’autre bout de la Russie.

Un épisode qui rappelle étrangement la formule du gouvernement américain dans sa notice concernant ABLV, qui précisait que la banque « tente de faire obstruction à l’application des lois anti-blanchiment et a utilisé des pots-de-vin pour influencer des officiels lettons ».

Le gouverneur a été mis en examen le 30 juin, après une série de rebondissements rocambolesques, y compris la découverte, dans une forêt, de son coffre-fort, vide, et qui lui avait été subtilisé durant l’hiver. « Lui, il avait l’air droit, on le voyait depuis des années à la tête de la banque centrale. Et puis, dès qu’il est tombé, les gens ont commencé à parler. Même ma voisine m’a assuré que sa fille avait servi d’intermédiaire entre Rimsevics et une banque ukrainienne. C’est perturbant », assure un journaliste letton.

Trois plaintes distinctes contre le banquier central

Entre temps, Euractiv peut confirmer que d’autres plaintes ont été déposées à son égard, dont celle d’ABLV, qui est aussi en cours de liquidation, et de Norvik Bank.

« Nous sommes en train d’instruire ces plaintes, qui devraient faire l’objet de dossiers séparés » confirme à Euractiv le directeur du KNAB, Jakob Straume.

La multiplication des scandales de blanchiment dans les banques lettones s’analyse sous un nouveau jour avec celui de l’éventuel corruption du banquier central. Difficile de ne pas faire le lien entre corruption et blanchiment. « Ce sont les deux chapitres d’un même livre », soupire Liene Gatere, responsable de  Transparency International en Lettonie.

Un lien que le bureau anti-corruption letton reconnaît également. « Pour pratiquer la corruption, il faut de l’argent, et cet argent n’est pas officiel, il doit être blanchi, c’est dans ce sens qu’il y a un lien », affirme Jakob Straume, à la tête du bureau anti-corruption letton. Lequel vient de déménager d’un immeuble miteux et loin du centre de Riga vers un nouveau bâtiment chic et immaculé, à quelques pas du palais présidentiel. « La preuve de l’importance que le pays accorde à la lutte anti-corruption » assure le dirigeant. Du moins en façade.

La façon dont la justice lettone gère le dossier Rimsevics devrait en dire plus sur son engagement réel contre la corruption. Car l’ex-gouverneur rend coup pour coup. Il pourrait ainsi prétendre avoir travaillé pour les banques officiellement.« Nous craignons que sa défense va explique que ce n’est pas éthique, mais que ce n’est pas de la corruption », craint Liene Gatere.

Une hypothèse que l’actionnaire principal de Norvik Bank, Grigury Guselnikov, juge « ridicule ».  Russe, proche d’Alexei Navelny, il reste atterré du niveau de corruption de la Lettonie. « La Russie, c’est un royaume qui tourne autour de Poutine, tout remonte au chef. Mais en Lettonie, c’est différent, la corruption est à tous les étages », assure l’actionnaire de Norvik Bank, qui accuse le banquier central de lui avoir réclamé des fonds à répétition, jusqu’à tomber dans le chantage.

L’ex-secrétaire général de l’OTAN s’en mêle

Le directeur général de Norvik, Oliver Bramwell, explique plus sobrement que sa banque a subi des règlementations peu rationnelles. Et de fait, en mars dernier, Ilmars Rimsevics a menacé de retirer son agrément à Norvik lors d’une conférence de presse.

Un épisode compliqué à gérer pour ses dirigeants. « Nous avons réuni le conseil d’administration, expliqué la situation, et pris les décisions nécessaires », assure Oliver Bramwell. La banque, dont l’ancien secrétaire général de l’OTAN, Anders Fogh Rasmussen, est vice-président, du conseil d’administration, poursuit la Lettonie devant la cour d’arbitrage internationale de la Banque mondiale.

L’ex-homme politique danois a par ailleurs proposé au Premier ministre de Lettonie, Maris Kuncinkis, de créer un groupe d’expert international issu de la Banque centrale européenne et du Trésor américain pour trouver un moyen de restaurer la crédibilité des banques lettones. « Je crois qu’il faut prendre des mesures concrètes pour stabiliser le système financier letton et restaurer sa réputation internationale », lui a-t-il suggéré dans une lettre envoyée le 19 mars dernier. Une proposition restée lettre morte.

La corruption en Lettonie serait-elle si commune qu’elle ne fait réagir personne ? C’est presque la thèse du Conseil de l’Europe, qui a publié fin août son rapport « Moneyval », sur le blanchiment et le financement du terrorisme dans le pays. Un document de 220 pages particulièrement sévère sur le risque de blanchiment dans le pays, évalué à « moyennement élevé ». Et qui épargne, étrangement, tout responsable local, saluant même le travail des autorités de surveillance dont l’autorité de régulation financière, le FCMC. « C’est comme si on constatit que les crimes se multiplient, tout en saluant  les compétences de la police !», ironise Grigory Guselnikov.

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