L’OCDE tire la sonnette d’alarme sur la qualité des emplois

Automatisation, transformation du travail, formation, vieillissement de la population active… dans son dernier rapport, l’OCDE dresse un portrait en demi-teinte du monde du travail. Un article de notre partenaire, La Tribune.

Dans son dernier rapport sur les perspectives de l’emploi 2019, l’organisation de coopération et de développement économique (OCDE) souligne que « si le nombre d’emplois n’est pas nécessairement voué à diminuer, leur qualité pourrait se détériorer et les disparités entre travailleurs s’aggraver ». L’institution internationale, qui a passé en revue plusieurs indicateurs relatifs au marché du travail, pointe les risques qui pèsent sur certaines catégories professionnelles particulièrement exposées aux transformations à venir.

Interrogé par La Tribune, le chef de la division Emploi et Revenus à l’OCDE, Stéphane Carcillo explique que « l’un des principaux risques est la transformation profonde des emplois avec la disparition à venir d’un certain nombre d’emplois qui pourraient être automatisés. Il va y avoir une profonde transformation d’emplois dont les tâches vont beaucoup changer dans les années à venir, pas seulement dans l’industrie, mais aussi dans les services. C’est un grand défi en matière de formation. »

L'automatisation pourrait creuser les inégalités territoriales

D’après l’OCDE, l’automatisation du travail pourrait frapper des régions entières et accroître les inégalités si aucun effort n’est fait pour renforcer les compétences de la main d’œuvre, explique notre partenaire, La Tribune.

Des risques d’automatisation supérieurs à la moyenne de l’OCDE

Les résultats présentés dans l’étude indiquent que, en France, la part des emplois menacés par l’automatisation est supérieure à celles des pays développés (16,4 % contre 14 %). Ces emplois « ont un risque supérieur à 70 % d’être entièrement redéfinis ».

Concernant les risques de changement important, 32,8 % des emplois pourraient être concernés par ce phénomène.

Parmi les autres indicateurs particulièrement alarmants figure le niveau de sous-emploi. Lors d’un récent point presse à l’Insee, Simon Rebière, chargé d’études à la DARES, le service de statistiques du ministère du Travail, rappelait que ce phénomène était loin d’être marginal.

« La sous-utilisation de la main-d’œuvre revient à tenir compte de la main-d’œuvre qui souhaite travailler ou travailler plus. Dans le cas de la France en 2017, en plus des 2,6 millions de chômeurs, on compte 1,6 million de personnes en sous-emploi et 1,5 million de personnes dans le halo du chômage. Au total, en France en 2017, la main-d’œuvre sous-utilisée est composée de 5,7 millions de personnes. […] L’ampleur des personnes qui souhaitent travailler et travailler plus est plus importante que celles qui sont au chômage. »

Risques de polarisation du marché du travail

Les économistes de l’organisation basée à Paris mettent l’accent sur les risques liés à la dualisation du marché du travail. « La part d’emplois temporaires et de CDD est élevée (16,9 %), ces derniers se caractérisant par une hausse marquée des contrats de très courte durée », rappellent-ils. La mondialisation et la montée en puissance des technologies ont ainsi contribué à polariser le marché du travail avec des conséquences néfastes pour les emplois de la classe moyenne. Dans un récent opuscule intitulé, La polarisation de l’emploi en France, ce qui s’est aggravé depuis la crise de 2008, les chercheurs Ariell Reshef et Farid Toubal expliquaient ceci :

« Ces évolutions (technologies et mondialisation) se sont traduites par une modification en profondeur de la structure de l’emploi en France, caractérisée par une augmentation de la proportion des emplois à bas ou haut salaire au détriment des emplois à salaire intermédiaire. Conséquence logique de ce phénomène, les emplois de la classe moyenne se sont raréfiés ou ont même, pour certains, disparu, contribuant fortement au sentiment d’un déclassement irréversible. Si elle entraîne de vives tensions économiques en accroissant les inégalités salariales, la polarisation de l’emploi se traduit aussi par une polarisation sociale et politique. »

De leur côté, les économistes de l’OCDE soulignent « la part des emplois peu qualifiés et, surtout, des emplois hautement qualifiés a augmenté, tandis que celle des emplois moyennement qualifiés a accusé un net recul. Cette polarisation du marché du travail tient aussi au fait que les progrès technologiques favorisent la main-d’œuvre qualifiée, c’est-à-dire qu’ils profitent principalement aux travailleurs ayant un niveau de compétence élevé ».

Pour l’économiste Stéphane Carcillo, « en France depuis 20 ans la part de l’emploi peu qualifié a augmenté de 4 points de pourcentage dans l’emploi total, et celle l’emploi hautement qualifié de 8 points, tandis que celle de l’emploi moyennement qualifié (le plus facilement automatisable le plus souvent) a diminué de 12 points. C’est une transformation assez marquée au regard d’autres pays, notamment l’Allemagne ou les États-Unis ».

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Le cas des travailleurs atypiques

La multiplication des emplois atypiques comme les contrats à durée déterminée, les temps partiels, le travail indépendant ont contribué à alimenter les risques pour un grand nombre de travailleurs. « Ces emplois atypiques se développement particulièrement en France, ce qui pose problème en matière de qualité de l’emploi et de protection sociale. Ces personnes-là n’ont pas accès au même niveau de protection sociale et de droits à la retraite », souligne Stéphane Carcillo.

La montée en puissance des plateformes numériques a également fragilisé des travailleurs comme les livreurs à vélo par exemple. Il dénonce la position « de certains indépendants qui sont dans une zone grise […] l’un des enjeux est de limiter le recours abusif aux formes atypiques d’emplois comme les emplois indépendants qui ne devraient pas être des emplois indépendants, car les gens ont un seul donneur d’ordre. Ce sont des faux emplois indépendants. Les indépendants n’ont parfois qu’un seul client qui est en fait le seul donneur d’ordre. Ces travailleurs se retrouvent en difficulté pour négocier le prix de leur prestation fixé par leur client. Ils ne négocient pas véritablement leurs horaires de travail sinon ils peuvent être éjectés des plateformes. Ils se retrouvent comme des salariés sans ouverture de droits à l’assurance chômage, à la formation. »

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La formation, enjeu majeur « face à la possible destruction d’emplois »

Afin de tenter de réduire ces risques de polarisation et de creuser les inégalités au sein de la population active, les économistes de l’organisation ont établi plusieurs recommandations.

« Face à la possible destruction d’emplois, l’un des enjeux majeurs est la formation. La France dépense beaucoup d’argent en formation, mais elle forme assez peu de gens en comparaison internationale. Un tiers des salariés ont accès à une formation chaque année. C’est trois fois moins pour les personnes peu qualifiées, qui sont notamment dans les emplois qui risquent d’être automatisés. Il y a un véritable enjeu pour faire monter le système de formation professionnelle en couverture de ces personnes-là », résume Stéphane Carcillo.

Enrayer la spirale des contrats courts

Du côté des contrats courts, « il faut réduire les incitations à recourir à ces contrats, que ce soit du côté des employeurs ou du côté des salariés. Une des grandes incitations à recourir à ce type de contrat, c’est l’assurance chômage en France. C’est une forme de subvention aux contrats très courts tant du côté des travailleurs que du côté des entreprises. Les travailleurs peuvent ouvrir des droits très tôt en France dès quatre mois de travail. C’est un système relativement protecteur, mais cela permet d’entrer dans un carrousel de contrats courts. Il faut réformer ce système en donnant des bornes ».

Pour enrayer cette spirale aux contrats courts, le spécialiste des questions d’emploi préconise de faciliter l’accès à la formation professionnelle pour les indépendants.

« Actuellement, la formation des indépendants est plutôt payée par les indépendants eux-mêmes. C’est injuste par rapport à la situation des salariés. Il faut faciliter l’accès au compte personnel de formation (CPF) pour les indépendants. Des plateformes pourraient contribuer à ce compte personnel de formation. »

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