Dans une lettre ouverte consultée par Euractiv jeudi (15 février), plus de 200 économistes ont appelé la Commission européenne à revoir la manière dont elle calcule ses prévisions économiques et à mieux intégrer les facteurs environnementaux critiques dans ses modèles de référence.
Dans la lettre supervisée par le groupe parlementaire européen des Verts/ALE, les signataires — parmi lesquels on retrouve des économistes de renommée mondiale comme Mariana Mazzucato, Steve Keen, Jason Hickel et Kate Raworth — avertissent que les modèles utilisés par la Commission européenne pour certaines prévisions cruciales et les discussions politiques risquent de ne pas prendre en compte les défis les plus urgents auxquels les économies seront confrontées durant le 21e siècle.
« Le choix d’un modèle pour éclairer la prise de décision n’est manifestement pas neutre. Ce choix théorique déterminera […] en partie les recommandations émanant du modèle utilisé », peut-on lire dans la lettre.
Des décisions politiques influencées par des modèles biaisés
À l’heure actuelle, la Commission — et par extension l’UE dans son ensemble — s’appuie toujours sur des modèles strictement basés sur les principes de l’équilibre général, déplore le groupe d’économistes. De tels modèles ne sont pas en mesure de refléter l’impact du changement climatique sur les performances économiques des pays, comme l’instabilité financière et économique.
« Certaines structures de modèles et hypothèses de référence tendent naturellement à favoriser les solutions basées sur le marché par rapport aux solutions basées sur la règlementation », indiquent les signataires de la lettre.
« De par leur conception, les classes de certains modèles se prononceront systématiquement contre les paquets de politiques européennes expansionnistes et les investissements à grande échelle nécessaires pour atteindre la neutralité carbone. »
À l’inverse, les législateurs devraient élargir et diversifier les données scientifiques qui servent de base à leurs prises de décisions et à leurs orientations. L’intégration d’outils développés par des économistes écologiques pour la modélisation améliorerait de manière significative les capacités de prévision de la Commission, selon le groupe.
L’économie écologique
Philippe Lamberts, co-président du groupe des Verts/ALE, a confié à Euractiv que les principes de l’économie écologique semblaient être de plus en plus reconnus par les économistes traditionnels.
« Je pense qu’il y a une prise de conscience croissante dans le monde de la macroéconomie que quelque chose ne fonctionne pas », a-t-il déclaré.
Toutefois, Eva Alfredsson, économiste à l’Université d’Uppsala en Suède, a averti que les grands théoriciens n’acceptaient « pas assez rapidement » les principes de l’économie écologique.
« Nous sommes au milieu d’une crise climatique et nous devons agir rapidement », a-t-elle déclaré.
D’autres experts indépendants contactés par Euractiv — dont aucun n’avait connaissance de la lettre avant notre entretien — ont tous soutenu l’appel pour que les prévisions intègrent les leçons et les principes de l’économie écologique.
Ils ont ajouté que cela améliorerait la capacité des modèles à prédire avec précision les mesures économiques « standard » telles que l’inflation, et leur capacité à mesurer l’impact des politiques gouvernementales sur l’environnement.
« Ils n’ont pas les bonnes données de départ [donc ils] n’obtiendront pas les bonnes données à la fin », a déclaré Kristian Skånberg, chercheur affilié à l’Institut de l’environnement de Stockholm (SEI).
« Et comme [les questions environnementales] deviennent de plus en plus importantes et qu’il y a des répercussions sur le climat et sur les pénuries, [elles] affecteront l’inflation et […] le PIB », a-t-il ajouté.
Inclure les coûts de l’inaction climatique
Heather Grabbe, membre du groupe de réflexion Bruegel, a fait remarquer que les modèles économiques « traitent depuis longtemps les impacts environnementaux comme des externalités » et que la manière dont ils sont construits tend à créer un biais contre les investissements environnementaux à grande échelle.
« Les recherches récentes sur l’impact macroéconomique du changement climatique et de la dégradation de l’environnement doivent être intégrées dans les modèles utilisés par les législateurs », a-t-elle déclaré. « Ils doivent inclure non seulement les coûts de l’action climatique, mais aussi les coûts de l’inaction. »
Stefan Sipka, responsable du programme « Prospérité durable pour l’Europe » au European Policy Centre (EPC), a convenu que, lors de l’élaboration des politiques économiques, les dirigeants devaient tenir compte de l’impact du changement climatique et d’autres défis en matière de durabilité.
« Je dirais que notre approche actuelle de l’économie et de la modélisation qui y est associée est toujours basée sur d’anciens postulats qui ne prennent pas vraiment en compte le fait que nous vivons dans un monde aux ressources limitées », a-t-il déclaré.
Montrer les impacts de différentes politiques sur l’environnement et l’économie pourrait cependant déboucher sur des résultats difficiles à accepter.
Selon M. Sipka, les données pourraient montrer que les agriculteurs, par exemple, devraient « payer un prix plus élevé pour la transition écologique » que ce que l’on pensait auparavant.
D’autre part, les modèles qui prennent en compte l’impact économique des politiques environnementales pourraient montrer que certaines mesures écologiques, comme l’amélioration de la qualité de l’air dans les villes et l’économie circulaire, ont des répercussions économiques positives.
M. Sipka a fait remarquer que, dans l’ensemble, l’utilisation de modèles plus précis s’avère intéressante sur le plan économique. « À long terme [ces modèles] garantiront davantage de prospérité aux Européens », a-t-il conclu.
[Édité par Anne-Sophie Gayet]


