Métavers : les régulateurs face à la difficulté d’un nouvel espace encore à inventer

Alors que le métavers promet de très belles opportunités commerciales, le cyberharcèlement et la haine en ligne pourrait également prendre une tout autre dimension dans ce nouveau monde entièrement virtuel.  [Deemerwha studio/Shutterstock]

Alors que le métavers promet de très belles opportunités commerciales, son émergence s’accompagne d’un grand nombre de questions auxquelles les régulateurs et les législateurs ont bien du mal à répondre pour l’instant, tant cette prochaine évolution d’internet est à un stade précoce.

Difficile pour l’heure d’imaginer à quoi ressemblera vraiment le métavers mais, une chose est sûre, les régulateurs comment à y réfléchir sérieusement.

Du côté de la Commission européenne, on se veut rassurant. « Le métavers n’est pas quelque chose de nouveau », a indiqué le commissaire au marché intérieur, Thierry Breton, à l’occasion de l’Assemblée numérique qui se tient cette semaine à Toulouse et organisée par la présidence française du Conseil de l’UE.

« Nous avons travaillé d’arrache-pied pour faire en sorte que le cadre réglementaire européen s’y prête », a-t-il ajouté, en référence au Digital Markets Act (DMA) et au Digital Services Act (DSA), précisant que Bruxelles ne comptait pas « attendre que le préjudice soit subi avant d’intervenir ».

Seule ombre au tableau : même si de nombreuses applications sont d’ores et déjà identifiées, le métavers relève encore davantage du concept, rendant quasiment impossible d’identifier avec certitude les défis et les risques que ce nouveau monde parallèle, ou ces nouveaux mondes parallèles, poseront.

« Quelle que soit sa définition, il y aura des problèmes sociaux et économiques qui se poseront », a estimé Haksoo Ko, professeur en droit à l’université de Séoul.

Et les experts ont bien du mal à en dresser une liste exhaustive. « Ce qui est fort avec l’idée de métavers, c’est qu’on a des espaces de médiation tout à fait nouveaux qui vont se développer avec des capacités d’interaction sensorielles », a déclaré Sébastien Soriano, directeur général de l’Institut national de l’information géographique et forestière (IGN). Et d’ajouter : « Ça nous plonge dans l’inconnu ! ».

Tout n’est pas perdu pour autant.

D’abord, « il faut pouvoir faire le bilan des menaces dans différents contextes, sur les réseaux sociaux notamment », a avancé Camille François, enseignante à l’université Columbia, se félicitant que ce type de conversations ait lieu en amont de l’émergence du métavers. « Il est important de réfléchir à la façon dont on conçoit des technologies responsables » dès leur conception, a-t-elle ajouté.

Le métavers pourrait générer 5 000 milliards de dollars d'ici à 2030

Le cabinet de conseil McKinsey & Company appelle les entreprises et les gouvernements à ne pas passer à côté des opportunités qu’offre le métavers, alors que le marché devrait générer jusqu’à 5 000 milliards de dollars pour l’économie d’ici à la fin de la décennie.

Cyberharcèlement

À la liste des risques que le métavers pourrait poser, on retrouve le cyberharcèlement et la haine en ligne, qui pourraient également prendre une tout autre dimension dans ce nouveau monde entièrement virtuel.

Ces questions sont déjà prises très au sérieux par les Français par exemple.

Pour 97 % d’entre eux, le harcèlement en ligne est un problème grave, selon une enquête de l’institut Ipsos parue en décembre dernier — alors même que 59 % des personnes interrogées ont indiqué en avoir déjà été victimes.

Si, selon la même étude, la majorité des sondés reconnaissent que les applications de rencontre, par exemple, mettent de plus en plus de mesures en place pour lutter contre ce phénomène, un Français sur deux estime encore que l’on n’en parle pas assez et près de huit sur dix que les politiques de prévention et de lutte ne suffisent pas.

Pour l’heure, tout laisse penser que ces dérives seront amplifiées dans le métavers, dont le caractère immersif devrait magnifier la portée de ces attaques en direct et alors que les régulateurs peinent à anticiper ces défis à venir.

Et les Big tech en ont bien conscience.

Dans une note interne datée de mars 2021 et obtenue par le Financial Times, le directeur technique de Meta, Andrew Bosworth, mettait en garde contre le risque que le métavers devienne un « environnement toxique », en particulier pour les femmes et les minorités et qu’il pourrait s’agir d’une « menace existentielle » pour les projets de la firme, qui s’appelait encore Facebook, si cette « menace » venait à écarter les utilisateurs grand public de ce nouvel espace.

Meta n’est pas le seul à s’en inquiéter. Dans un récent billet de blog, Charlie Bell, vice-président exécutif de Microsoft, a souligné que « les problèmes de l’Internet d’hier et d’aujourd’hui — usurpation d’identité, tentatives de vol d’identifiants, ingénierie sociale, espionnage par les États, vulnérabilités inévitables — seront présents dans le métavers ».

Les questions de vie privée et de protection des données, sans surprise, devraient également faire partie intégrante du débat.

« Concurrence loyale »

Les décideurs politiques ne pourront pas non plus faire l’impasse sur les règles en matière de concurrence.

« Nous savons que les entreprises historiques sont en train de peser de tout leur poids dans ce monde de technologies immersives », a déclaré Thierry Breton, soulignant qu’il faudra faire en sorte qu’une « concurrence loyale » ait lieu.

Tout le monde veut son bout de métavers. Le président français, Emmanuel Macron, a d’ailleurs récemment appelé à se « battre pour construire un métavers européen », preuve que la bataille pour la souveraineté du continent devrait également se jouer sur ce terrain.

« Ce qu’on voit avec le numérique, c’est que la taille critique ne s’atteint pas avec la taille des acteurs, mais avec les effets de réseau », a expliqué M. Soriano, appelant les autorités européennes à « basculer dans une logique de communs », afin de pouvoir s’appuyer sur des communautés et ne pas vivre un « autre épisode de “winner takes it all” ».

Enfin, M. Ko de l’université de Séoul a également souhaité attirer l’attention sur ce qui se passera « en dehors du métavers ».

Prenant l’exemple des applications en matière d’éducation, il a rappelé qu’il fallait faire en sorte de n’exclure personne de cette technologique, si elle était amenée à devenir incontournable. « Il y a des groupes d’étudiants qui n’auront pas les moyens, qui ne pourront tout simplement pas être connectés », a-t-il prévenu.

Les entreprises françaises se tiennent prêtes à faire leur entrée dans le métavers

Les entreprises françaises sont bien déterminées à se faire une place dans le métavers, mais avancent avec prudence, alors que tout reste à inventer.

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