Référendum en Catalogne : « Les banques françaises sont les plus exposées »

Junts pel Sí milite pour une Catalogne intégrée dans la zone euro et l'UE [Shutterstock/ JordiDelgado]

Selon Éric Dor, directeur des études économiques à l’IESEG School of Management, cette situation pourrait créer une confusion économique encore plus importante qu’au moment du Brexit. Un article à retrouver sur LaTribune.fr

En cas de « oui » au référendum du 1er octobre et de déclaration unilatérale d’indépendance, quelles règles régiraient ce tout nouveau pays, notamment d’un point de vue économique ?

ÉRIC DOR – C’est la bouteille à encre totale. Nous serions dans l’incertitude juridique la plus complète. Dans ce contexte, nous retrouvons d’ailleurs ce qui avait été dit aux Écossais au moment de la tenue de leur propre référendum (en 2014, ndlr). La thèse officielle de la Commission européenne est d’affirmer que puisque les traités ne disent absolument rien sur le cas du territoire d’un État membre qui ferait sécession et accéderait à l’indépendance, alors celle-ci en conclut que cet État nouvellement indépendant sortirait d’emblée de l’UE. Ce territoire se retrouverait dans la position de n’importe quel autre pays tiers et devrait poser sa candidature pour une admission éventuelle dans l’Union. Entre temps, ce pays devrait donc commercer selon les règles qui s’appliquent aux pays non membres de l’UE. Nous assisterions à un retour des droits de douane, qui s’élèvent à 5% en moyenne – sachant que pour l’automobile, c’est 10%. C’est particulièrement important pour la Catalogne, une région productrice d’automobiles.

Cette thèse est celle qui a bien sûr toujours été soutenue par l’Espagne, qui brandit le spectre d’une disruption du commerce international. Mais il existe une autre position. Des experts juridiques expliquent au contraire que puisque les traités n’abordent pas la question, les États membres ont tout à fait la possibilité de décider politiquement de ce qu’ils veulent. Le Conseil européen pourrait alors très bien décider, à l’unanimité, que la Catalogne reste membre de plein droit de l’Union européenne. Techniquement, cela ne pose aucun problème puisque de facto le territoire satisfait déjà pleinement toutes les conditions d’appartenance à l’UE.

Le Brexit peut-il contribuer à rendre cette option plus crédible, étant donné que le spectre d’une indépendance écossaise ne pourra plus être brandi ?

Ce n’est pas évident, car certains grands pays ont peur qu’un tel événement donne des idées à leurs propres régions autonomistes. Les Italiens craignent encore des mouvements autonomistes dans le Nord, en Lombardie, par exemple. Nous pouvons également citer le cas de la Flandre belge. Sans compter d’autres régions, notamment en Europe de l’Est. Personne n’a envie d’ouvrir la boîte de Pandore.

Mais, évidemment, une chose est d’avoir une position avant un référendum pour faire peur aux autonomistes et une autre chose de considérer avec réalisme la situation après le scrutin. Ni l’Espagne, ni le reste de l’Union européenne n’auraient intérêt à créer une sorte de disruption du commerce international avec la Catalogne, d’affaiblir l’Espagne, de risquer d’y provoquer une grave récession et une nouvelle crise des dettes souveraines dont toute l’Europe souffrirait. C’est d’ailleurs sur cela que comptent les diplomates catalans.

Peut-on imaginer l’instauration d’une période transitoire, similaire à celle qui semble se profiler dans le cas de la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne ?

 

À titre personnel, je pense que c’est une évidence. Le Conseil européen serait au minimum obligé de prévoir une telle période. Même s’il devait s’en tenir à la position affichée, à savoir « Vous devez quitter l’UE », il serait obligé de dire « Ce sera dans deux ou trois ans » car mettre en œuvre immédiatement cette sortie serait très compliqué. Le risque est que cela provoque une importante période d’incertitude, une fuite des investisseurs et une spéculation sur la dette espagnole. Celle-ci étant très lourde et la Catalogne étant une région riche, qui transfère entre 4,5% et 8% de son PIB à Madrid, on ne peut pas exclure un retour de la crise des dettes souveraines en Espagne, car les gens remettraient en question la solvabilité de la dette du pays.

La France est un partenaire commercial important de l’Espagne. Or 20% de ses exportations et 28% de ses importations se font avec la seule Catalogne. Quelles seraient les conséquences en cas d’indépendance ?

À court terme, il y a le risque d’une confusion totale causée par la sortie immédiate de la région de l’Union européenne et la réinstauration de droits de douane. Le pire des cas, et il ne doit pas être écarté si l’on en juge par la position actuelle du gouvernement central, serait que Madrid s’oppose par la force à une indépendance jugée inconstitutionnelle. Dans ce cas-là, on pourrait même connaître une interruption physique du commerce. L’impact serait important sur les exportations françaises vers la Catalogne, voire le reste de l’Espagne.

Sur le long terme, le risque est que le retour des droits de douane entraîne une diminution des échanges commerciaux entre l’Espagne, la France et la Catalogne.

N’y a-t-il pas aussi un risque pour les banques françaises exposées à la dette souveraine espagnole ?

Il est clair qu’il existe des risques financiers importants en cas d’éclatement, en premier lieu pour les Catalans et puis pour le reste de l’Espagne. En effet, plusieurs grandes banques disposent d’un siège en Catalogne et le fait que l’Union bancaire européenne soit imparfaite conduit les systèmes nationaux à rester responsables en cas de problème. Or, la Catalogne se retrouverait exactement dans le cas de figure observé lors de la grande crise financière en 2007-2008, à savoir celui d’un pays avec un système bancaire trop gros pour lui, par rapport à son PIB. Il est possible de citer des cas extrêmes comme l’Islande, dont le secteur bancaire a grossi démesurément en allant chercher des clients à l’étranger. Justement, en Catalogne, il existe des banques très volumineuses parce qu’elles ont des clients dans toute l’Espagne. Et il faut rappeler que les banques y demeurent fragiles, comme nous l’avons vu avec l’exemple du Banco Popular. L’incertitude concernerait alors la capacité de l’État catalan à soutenir ses banques.

Quant aux banques françaises, qui détiennent 108 milliards d’euros de créances espagnoles, elles sont les plus exposées au monde au risque encouru par la dette souveraine, les banques et le secteur privé du pays. Par conséquent, le système bancaire français serait le premier touché par une déstabilisation financière et l’augmentation du risque de défaut de l’État, des banques et des entreprises. C’est la raison pour laquelle la France a tout intérêt à ce que la situation évolue dans un bon sens. C’est-à-dire, soit que la Catalogne reste rattachée à l’Espagne soit dans le cas contraire que les négociations permettent de trouver le moyen de maintenir la Catalogne dans l’UE et dans la zone euro.