10 ans après la crise, la finance européenne toujours vulnérable

epa03134898 Le 7 mars 2012, Lehman Brothers, la banque d’investissement américaine qui s’est effondrée en 2008, entrainant la crise mondiale, est sortie du programme de protection contre la faillite. EPA/JUSTIN LANE [EPA/JUSTIN LANE]

L’Europe a renforcé sa législation bancaire depuis la crise de 2008. Mais le secteur financier reste vulnérable.

C’est avec une croissance solide que l’Europe marque le dixième anniversaire de la crise. Les spécialistes avertissent cependant que la productivité stagne, que l’économie est toujours aussi endettée, que les inégalités sont toujours légion et que la « bombe à retardement » de l’économie italienne pourrait mettre l’euro à genoux.

Si la nature même des crises financières les rend imprévisibles, les citoyens attendent de leurs dirigeants qu’ils aient tiré les leçons de la débâcle de 2007-2008. Est-ce vraiment le cas ?

Pas vraiment.

« Le système ne fonctionne pas », assure Miguel Angel Fernández Ordóñez, ancien gouverneur de la Banque d’Espagne, qui a participé aux discussions internationales d’après-crise en tant que membre du tout nouveau Conseil de stabilité financière.

« Les quelques réformes qui ont été adoptées, pour la plupart immédiatement après la crise, quand les souvenirs de la catastrophe étaient encore vifs et la volonté politique forte, ne suffiront sans doute pas », confirme un rapport de l’organisation Finance Watch.

En outre, un mouvement de contre-réforme a commencé à détricoter une partie de la législation financière en place, à la fois au niveau européen et à l’international.

La maximisation excessive et risquée des profits a mené à la crise. Après une courte stabilisation, la dette a toutefois continué à croître exponentiellement. Depuis 2007, la dette mondiale a grandi de plus de 40 % (de 167 mille milliards à 237 mille milliards de dollars).

En octobre 2017, le Fonds monétaire international (FMI) a d’ailleurs averti qu’une croissance économique reposant sur la dette générerait une autre crise financière dans les quelques années à venir.

« Nous sommes aujourd’hui à un niveau [de dette] plus élevé que juste avant la crise, il ne peut y avoir de place pour la complaisance », a réagi Jean-Claude Trichet, ancien président de la BCE après le rapport du FMI.

D’autres observateurs se montrent moins pessimistes et estiment que les milliers de pages de règles entrées en vigueur après le krach ont remis le système sur la bonne voie.

« Le secteur financier est beaucoup plus solide aujourd’hui », assure par exemple Zsolt Darvas, chercheur au sein du groupe de réflexion Bruegel.

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Le nouveau gouvernement italien projette de laisser filer son déficit, ce qui inquiète déjà Bruxelles.

 

L’Italie, bombe à retardement

Malgré les progrès, l’Europe est confrontée à une bombe à retardement : l’économie italienne. Le pays est lourdement endetté et connait une croissance lente, associée à un système financier vulnérable. Il est en outre gouverné par des populistes qui n’attendent que le moment de s’opposer aux marchés et aux autorités européennes, ou du moins c’est ce qu’ils clamaient jusqu’à récemment.

Zsolt Darvas estime à 25 % la probabilité d’une crise italienne dans les trois années à venir. Celle-ci se transformerait rapidement en crise majeure pour toute l’Europe.

Un arsenal sans précédent

Le 15 septembre 2008, la faillite de la banque Lehman Brothers a précipité l’économie du monde entier dans la crise, mais a aussi déclenché une réponse inédite au niveau international. Les plus grands pays ont coordonné une réponse au sein du nouveau forum du G20, réponse qui allait devenir le Conseil de stabilité financière.

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« Je peux dire que depuis lors, aucun aspect du secteur bancaire n’a été soumis à l’action des régulateurs et autorités de supervision », concluait Mario Draghi, le président de la BCE, le 13 septembre.

La supervision a été améliorée, les marges de capital élargies, les activités risquées limitées, la rémunération des dirigeants des banques contrôlée et des résolutions et outils adéquats ont été adoptés.

Mario Draghi a aussi souligné que le ratio core Tier 1, qui indique la solidité financière des banques et était d’environ 8 ou 8,5 % en 2008, s’élevait à présent à 15,6 %.

Les banques européennes face à des règles strictes sur les capitaux

L'UE dévoilera aujourd'hui (20 juillet) de nouvelles règles qui exigeront que les banques disposent de trois fois plus de capitaux dans leurs bilans. Le secteur bancaire accueille ces nouvelles règles avec méfiance et certains gouvernements affirment que ces exigences sont trop sévères.

Certaines juridictions, dont les États-Unis, ont cependant commencé à faire marche arrière. Et si l’Europe n’a pas encore agi dans ce sens, la Commission est en train d’évaluer la législation adoptée après la crise.

Finance Watch met également en garde contre certains amendements du paquet bancaire, qui pourraient limiter le pouvoir dont jouissent les autorités de supervision, qui peuvent imposer des obligations supplémentaires en termes de réserve de capital.

« Pouvons-nous nous montrer, en un sens, suffisants ? Bien sûr, la réponse est non, parce qu’entre temps un grand nombre de ses activités ont migré du secteur bancaire au secteur non bancaire », ajoute le président de la BCE.

Ce monde parallèle de fonds spéculatifs et d’autres acteurs non bancaires est toujours très lié aux banques, par le biais de garanties ou de pondération des actifs. La diversification des risques rend donc plus difficile la supervision d’un secteur en difficulté depuis longtemps.

Selon les calculs du FMI, entre 1970 et 2011, le monde a connu 147 crises bancaires. Certaines étaient petites, mais malgré les efforts pour contenir les entités « trop grandes pour faire faillite » (too big to fail), le monde compte encore trente banques d’une importance systémique, qui combinent les activités commerciales et d’investissement, dont une douzaine dans l’UE.

Miguel Angel Fernández Ordoñez a participé aux discussions qui ont eu lieu au début de cette décennie pour renforcer l’architecture financière mondiale. À son avis, les recommandations qui ont conduit aux règles de Bâle III ne suffisent pas.

« La structure continue d’être complètement bancale », insiste-t-il. Les banques « créent » de l’argent lorsqu’elles font un prêt. Cet argent est fragile et pourrait faire faillite si leurs créateurs s’effondrent.

La fragilité du système bancaire a conduit les décideurs et les régulateurs à surprotéger les banques, plus qu’aucun autre secteur. Cette surprotection crée un « danger moral » qui n’a pas été pris en compte lorsque les autorités ont décidé de ne pas sauver Lehman Brothers.

Après l’effondrement de la quatrième plus grande banque d’investissement américaine, l’Europe a dépensé environ 2 000 milliards d’euros pour sauver ses banques.

« Nous n’avons pas besoin de changer les politiques, mais l’ensemble du système », explique Miguel Angel Fernández Ordóñez.

L’ancien gouverneur de la banque espagnole fait partie du petit groupe qui souhaite que les citoyens puissent déposer leur argent directement dans les banques centrales. Cela constituerait un changement de paradigme qui éliminerait le risque du système et mettrait les banques sur un pied d’égalité avec les autres acteurs financiers.

Cette proposition de l’« argent sûr » (ou « argent positif ») est l’une des rares nouvelles idées avancées pour transformer véritablement le système, comme cela s’est produit à Bretton Woods après la Grande Dépression et la Seconde Guerre mondiale, toujours en cours.

La bonne direction

Bien que le travail ne soit pas terminé, d’autres, y compris Zsolt Darvas, de Bruegel, pensent que « nous allons dans la bonne direction ». « Nous avons beaucoup limité la probabilité que la même crise qu’il y a dix ans se reproduise », assure-t-il, notamment grâce aux exigences plus élevées en matière de capital propre pour les banques et le syndicat bancaire de l’UE, actuellement en construction.

Il estime néanmoins que le syndicat bancaire doit être complété par un système commun d’assurance des dépôts et que des efforts doivent être faits pour limiter l’exposition des banques à la dette souveraine.

Pour Valdis Dombrovskis, vice-président de la Commission chargé des services financiers, aussi « les banques européennes sont nettement mieux capitalisées et plus résistantes qu’avant la crise ».

La part des créances douteuses a diminué de près de moitié depuis fin 2014. Cependant, ces actifs toxiques continuent d’être un problème majeur dans des pays comme l’Italie. Avec des créances douteuses constituant 15,3% du total des prêts en décembre dernier, la botte représente le risque le plus important pour l’économie européenne, selon Zsolt  Darvas.

Des nombreux observateurs, en Europe et ailleurs, estime que l’autre grand est la Chine, dont le niveau d’endettement a grimpé en flèche. Les autorités continuent pourtant d’assurer qu’elles disposent des outils nécessaires pour intervenir en cas de problème.

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Selon les investisseurs, analystes et économistes, la prochaine crise pourrait frapper dès 2020. Si cela se produisait, les gouvernements et les banques centrales auraient moins de marge de manœuvre pour réagir compte tenu des niveaux de la dette publique et des outils monétaires déjà déployés après 2008.

Si les points de vue en ce qui concerne la capacité du secteur financier à faire face à la prochaine crise varient, le consensus est plus clair en ce qui concerne l’économie et la société dans son ensemble.

« La croissance de la productivité en Europe est plus faible qu’avant la crise », prévient Zsolt  Darvas. C’est pourquoi Valdis Dombrovskis donne la priorité aux réformes au niveau national, afin que les pays deviennent plus résilients et plus compétitifs.

Outre la « fragilité » du système financier, Miguel Angel Fernández Ordoñez a mis en garde contre le niveau élevé d’inégalité et ses ramifications politiques, comme en témoigne l’élection de Donald Trump aux États-Unis et la progression du populisme en Europe.

Contrairement au problème bancaire, il estime qu’il n’existe pas de solutions claires pour remédier à l’inégalité. Les propositions incluant un revenu de base universel brandies par certains sont selon lui « pleines de problèmes ».

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