Cloud : la présidence française de l’UE doit mettre en avant les acteurs européens

DISCLAIMER: Toutes les opinions affichées dans cette colonne reflètent l'avis de l'auteur, pas celle d'EURACTIV Media network.

Les atouts technologiques et industriels de l'Europe en matière de cloud sont indispensables à la souveraineté numérique. [Zoomik/Shutterstock]

Les atouts technologiques et industriels de l’Europe en matière de cloud sont indispensables à la souveraineté numérique.

Cette tribune est co-signée par plusieurs membres de l’European Cloud Industrial Alliance (EUCLIDIA), une alliance industrielle composée de PME actives dans l’industrie du cloud et détenues majoritairement par des actionnaires basés en Europe.

Tout existe en Europe pour construire une autonomie stratégique et consolider une ambition industrielle européenne face aux offres cloud des GAFAM et BATX – à condition de ne pas ignorer ni fragiliser les acteurs européens du marché.

Le sommet impulsé par la Présidence française de l’Union européenne visant à “construire la souveraineté numérique de l’Europe” est une grande première qu’il convient de saluer : pendant longtemps, le vocable de “souveraineté” est demeuré un grand tabou des politiques publiques de l’UE, alors-même qu’il s’agit de notre capacité à décider de nos propres règles et de maîtriser notre avenir. Nous nous félicitons donc que des personnalités politiques européennes de haut niveau, des académiques, des représentants de start-ups et scale-ups se mobilisent autour d’un tel sujet fondamental, autant pour la sécurité des données des citoyens européens, la protection de notre patrimoine économique largement numérisé, que pour l’avenir industriel 4.0 de notre continent et sa compétitivité.

Le cloud s’impose comme un sous-jacent à la transformation numérique accélérée de nos économies et de nos sociétés – sa maîtrise par les Européens est donc une pierre angulaire de tout débat sur la souveraineté numérique européenne. La bataille commerciale sur ce marché structurant ne fait que commencer. De 53Mrd€ en 2020, le marché européen du cloud devrait atteindre 560Mrd€ d’ici à 2030, avec une croissance moyenne annuelle dépassant les 25%. Susceptible de créer quelque 550 000 emplois, le « cloud » est en réalité une accumulation de couches technologiques, des segments matériels (câbles, data centers, serveurs) aux briques logicielles, qui créent aujourd’hui l’essentiel de la valeur – ce que peu de politiques publiques arrivent encore à appréhender de façon holistique.

Bonne nouvelle que le titre de ce sommet n’indique pas : nul besoin de (re)construire une souveraineté numérique ex nihilo. L’Europe dispose en effet d’un fort héritage technologique et d’acteurs encore très innovants.  Linux, le Web, l’ADSL ainsi qu’un grand nombre de technologies logicielles du cloud (containers, agrégation de fils d’information, appstore de services de cloud, orchestration de bases de données) ont été inventées en Europe et continuent de l’être. Ensuite, contrairement à d’autres industries qui dépendent de matières premières dont la disponibilité est limitée en Europe, le développement logiciel ne repose que sur le talent – et nous en avons pléthore, dans toute l’Europe, fondé sur des bases universitaires solides, ce qui est engageant pour les générations à venir.

Il est donc faux de croire que nous sommes en retard sur les Américains ou les Asiatiques, et que l’Europe devrait fatalement exploiter les technologies logicielles des autres. De fait, nous avons en Europe un écosystème foisonnant de PME et d’ETI qui rivalisent d’ingéniosité depuis déjà deux décennies pour rester compétitives sur des marchés sur-dominés par une poignée d’acteurs états-uniens, dans des conditions de concurrence contestables, contestées et maintes fois condamnées. Ces mêmes entreprises qui bénéficient de la manne, enviable, des marchés publics et des financements du département de la défense (DoD) américain, dont les acteurs européens se trouvent évidemment exclus – pendant que lesdits acteurs européens sont, eux, privés d’un accès privilégié aux marchés publics européens en l’absence regrettable d’un « Buy European Tech Act« .

Même s’il n’existe pas aujourd’hui “d’Airbus du cloud” ou d’acteurs équivalents aux big techs en termes de taille ou de capitalisation, le tissu industriel européen, fort de quelques centaines d’entreprises, est tout à fait en mesure de répondre à l’essentiel des besoins du marché, que ce soit en termes de performance, de prix, tout comme de sécurité ou de protection des données. Un écosystème qui peut même se targuer d’être en avance pour répondre aux besoins des « cloud natives« , ou dans le domaine de la 5G virtualisée. Nos gouvernants se doivent de le clamer haut et fort et de les mettre en avant, à l’occasion de ce sommet européen !

Malheureusement, ce n’est pas le narratif qui semble se profiler. Au lieu de  donner la parole à des acteurs européens innovants, engagés pour bousculer le statu quo, il semble que les organisateurs préfèrent dérouler le tapis rouge à des acteurs dominant non-Européens – multirécidiviste en matière d’amendes pour abus de position dominante – pour évoquer la régulation européenne en cours de la concurrence des marchés numériques. Plutôt que de faire intervenir un opérateur de cloud qui importe sa technologie des Etats-Unis, pourquoi ne pas mettre en lumière l’un des nombreux industriels européens du cloud qui au contraire exportent leur technologie en Asie, en Afrique et en Amérique ?  N’a-t-on pas d’ailleurs des scale-ups européennes, ou se fondant sur des technologies cloud européennes, pour refléter “une souveraineté qui respecte nos valeurs” ? Ne pourrait-on pas aussi beaucoup apprendre des modèles de promotion de la tech au Japon, en Corée ou en Inde, sans compter exclusivement sur des universitaires d’outre-Atlantique ?

Vu ce contexte, on peut craindre que la participation de quelques (rares) entreprises tech européennes ne serve de prétexte utile à la présence d’acteurs dont l’objectif, bien connu par ailleurs, reste bien de miner toute velléité de régulation du « far-west » numérique par les autorités européennes. Le risque est donc grand d’assister, au cours de ce sommet européen, à la promotion d’une souveraineté partielle, voire d’une illusion de souveraineté.

Il est grand temps que les décideurs européens écoutent et valorisent les entreprises technologiques issues des quatre coins de l’Union – condition sine qua non pour leur expansion pérenne, y compris au-delà des frontières de l’UE. Sans cette indispensable écoute, sans ce soutien proactif pour conquérir de nouveaux marchés, sans cette confiance essentielle donnant à l’industrie du cloud européenne la capacité de se battre à armes égales avec ses concurrents, l’Europe sera irrémédiablement condamnée à l’impuissance, à la dépendance, et à la désindustrialisation numérique. Il n’est pas trop tard pour changer la donne !

Signé par :

  • Quentin ADAM, CEO, Clever Cloud
  • Ludovic DUBOST, CEO, XWiki SAS
  • Stéphane FERMIGIER, CEO, Abilian
  • Alain GARNIER, CEO, Jamespot
  • Frank KARLITSCHEK, CEO, Nextcloud
  • Yann LECHELLE, CEO, Scaleway
  • Jean-Paul SMETS, CEO, Rapid.Space

Subscribe to our newsletters

Subscribe