Franc CFA : de la garantie française à la responsabilité européenne

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La France n’a plus les moyens de sacrifier ses finances et sa réputation en maintenant cette coopération, mais elle n’a pas non plus intérêt à affaiblir quinze États subsahariens situés dans son grand voisinage ni à dégrader les relations économiques entre la zone euro et la zone franc. [Shutterstock/Henning Marquardt]

Partagée par un pays d’Afrique subsaharienne sur trois, stable et convertible en euros, le franc CFA est aussi une monnaie de plus en plus décriée car elle est devenue pour certains le symbole d’un néocolonialisme français. Pourtant ses solutions de remplacement comme la future monnaie éco en Afrique de l’Ouest ou les options de la dollarisation et de la yuanisation, semblent encore moins rassurantes que le compromis actuel, selon Loup Viallet.

Loup Viallet est économiste et géopolitologue. La présente réflexion est évoquée dans son dernier ouvrage La fin du franc CFA, publié chez VA Éditions fin 2020.

La France n’a plus les moyens de sacrifier ses finances et sa réputation en maintenant cette coopération, mais elle n’a pas non plus intérêt à affaiblir quinze États subsahariens situés dans son grand voisinage ni à dégrader les relations économiques entre la zone euro et la zone franc. Étant donné que la stabilité des États et des économies d’Afrique subsaharienne ne bénéficie pas seulement à la France ni aux membres de la zone euro mais à l’ensemble des pays européens, il pourrait sembler approprié d’assumer cet engagement politique au niveau du Conseil européen et d’adosser la garantie financière sur le budget de l’Union européenne.

Du côté des pays africains, les assurances et la crédibilité accordées à leur monnaie et à leurs finances publiques par une garantie collective européenne leur permettraient de se prémunir contre les risques de faillite en cas de crise liée aux conséquences du réchauffement climatique ou de choc financier dans les décennies à venir, mais aussi de continuer à attirer des capitaux et des marchandises depuis le continent européen, de contrôler le niveau de leur inflation et de poursuivre à leur guise leurs échanges avec le reste du monde.

Cette option leur permettrait surtout de conserver leur liberté de mise en concurrence des acteurs économiques étrangers sur leurs territoires, tout en bâtissant un environnement favorable à l’investissement dans la transition écologique. En outre, le caractère collégial de ce nouveau partenariat monétaire permettrait de diluer le sentiment de défiance qui dégrade la coopération franco-africaine actuelle.

Les Européens auraient collectivement intérêt à renforcer l’autonomie et le rayonnement de leur monnaie en échange de leur coopération. À ce titre, il pourrait être inscrit dans les futures conventions de coopération monétaire que « Tous les échanges entre l’Union européenne et les pays bénéficiaires de la coopération monétaire sont facturés en euros ».

Une telle décision aurait pour conséquence de soustraire le commerce entre les pays européens et les pays africains de la zone franc de l’hégémonie du dollar, qui demeure encore la première monnaie de facturation au monde. Puisque les ventes effectuées par ces pays dépendent de l’évolution du dollar et, leurs achats, du cours de l’euro, une baisse du dollar vis-à-vis de l’euro entraîne mécaniquement une réduction de leur pouvoir d’achat et une diminution de leurs recettes qui peut, dans certains cas, les conduire à la récession.

Les variations du cours du billet vert constituent pour ces dernières un facteur majeur d’incertitudes, que le choix de l’euro comme monnaie de facturation permettrait d’abolir. Enfin, cette décision pourrait instituer un nouvel atout géopolitique non négligeable pour les parties prenantes : en substituant le recours au dollar comme monnaie de facturation pour un grand nombre d’opérations économiques par l’usage systématique de l’euro, la nouvelle coopération monétaire aurait la capacité de protéger les échanges euro-africains de l’extraterritorialité du droit des États-Unis.

La mutualisation de la coopération monétaire franco-africaine à l’échelle de l’Union européenne permettrait d’impulser un nouveau souffle aux relations entre l’Europe et l’Afrique. Elle favoriserait la création d’un parapluie financier et monétaire européen bien moins faillible pour ses bénéficiaires africains que le mécanisme l’ayant précédé puisqu’il serait gagé sur un budget garanti par les vingt-sept États membres de l’UE.

De plus, la France ne serait plus suspectée d’utiliser le partenariat monétaire à son avantage puisque la garantie serait partagée. Débarrassé de tout soupçon de néocolonialisme ce nouveau partenariat pourrait ainsi avoir vocation à se substituer à la coopération monétaire entretenue par le Portugal avec les archipels du Cap-Vert et de São Tomé-Et-Príncipe et à s’ouvrir à d’autres pays d’Afrique subsaharienne tels que la Guinée-Conakry et le Ghana en Afrique de l’Ouest ; la République Démocratique du Congo et l’Angola en Afrique centrale, qui ont besoin de stabilité monétaire pour se développer.

S’il était accepté par les membres du Conseil européen, ce partage pourrait tout à fait trouver sa place parmi les compétences déjà exercées au niveau de l’Union européenne : la politique monétaire et la politique commerciale commune sont, au titre de l’article 3 du Traité sur le Fonctionnement de l’Union Européenne (TFUE), des compétences exclusives de l’UE, tandis que la politique de coopération au développement est une compétence partagée, exercée à la fois par les États membres de l’UE et à l’échelle communautaire selon l’article 4 du TFUE.

Cette mutualisation aurait l’avantage de favoriser une plus grande coordination entre les politiques commerciales des États européens en Afrique subsaharienne, alors qu’elles y sont jusqu’à présent en concurrence les unes avec les autres et souffrent d’un manque de concertation, notamment vis-à-vis de leurs compétitrices extra-européennes.

Opportune, cette « européanisation » de la politique de coopération monétaire française pourrait aussi être considérée comme un aboutissement de la décision du Conseil de l’Union européenne en date du 23 novembre 1998, qui avait placé la coopération monétaire franco-africaine sous le contrôle des institutions européennes, tout en maintenant la garantie financière et la responsabilité politique de l’accord à la seule charge de la France.

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