Nathalie Loiseau a-t-elle été à l’origine du programme Erasmus ?

Nathalie Loiseau prétend être à l'origine du programme Erasmus

Nathalie Loiseau a expliqué que les militants d’une association dont elle faisait partie dans les années 1980, l’AEGEE, ont réussi à faire naître Erasmus. Une affirmation contestable. Un article de notre partenaire Ouest France.

La tête de liste de la liste La République en Marche – MoDem – Agir a laissé entendre lors du meeting de lancement de campagne samedi 30 mars qu’elle avait été à l’origine, avec d’autres étudiants, d’Erasmus, le programme d’échange des étudiants de l’Union européenne.

Une affirmation contredite par les faits, même si l’association AEGEE à laquelle elle fait référence a bien joué un rôle.

Ce que Nathalie Loiseau a dit

« Je suis ici, devant vous, pour vous, avec vous, parce que j’ai l’Europe à cœur, parce que j’ai l’Europe au cœur. Tout a commencé́ avec quelques amis. Nous étions étudiants, nous étions impatients. Nous voulions que les étudiants d’Europe voyagent, se connaissent, étudient ailleurs que là où ils étaient nés.

Nous avons commencé à quelques-uns, sans beaucoup de moyens mais avec beaucoup d’enthousiasme. Et puis nous avons tapé́ à̀ toutes les portes, à̀ Paris, à̀ Bruxelles. Notre rêve a pris corps et il s’est appelé́ Erasmus.

Nous étions une poignée et aujourd’hui Erasmus, ce sont 9 millions de jeunes qui en ont bénéficié. L’Europe, c’est ce qui nous permet de rêver plus fort. »

Nathalie Loiseau fait ici référence au lobbyisme appuyé de l’association étudiante AEGEE sur cette thématique, dont l’ancienne ministre aux Affaires européennes a fait partie (« dans les premières »), comme le rappelait le site de l’organisation au moment de sa nomination au quai d’Orsay en 2017. Selon l’ancien président de l’AEGEE, Franck Biancheri, c’est au cours d’un repas en 1987 avec des étudiants qu’il aurait convaincu François Mitterand de soutenir le programme.

Pourquoi c’est faux ?

Créé en 1987, Erasmus concerne aujourd’hui 34 pays et on estime que 9 millions de personnes ont pu bénéficier de ce programme, notamment mis en valeur dans le film de Cédric Klapisch « L’Auberge espagnole ».

En fait, dès 1971, le principe d’une coopération dans le domaine de l’éducation est établi. Dans les années 1970, sont mis en place des « joint study programs », des réseaux transnationaux entre établissements de l’enseignement supérieur. Le 20 juin 1983, le Conseil des ministres de l’Éducation définit les principes d’un partenariat entre universités d’accueil et celle d’origine. Mais le dossier n’avance pas.

Lors de la présidence tournante du Conseil par la France le premier semestre 1984, les chefs d’État et de gouvernement, réunis à Fontainebleau, ont décidé d’aller au-delà de l’aspect économique, pour rapprocher, déjà à l’époque, les citoyens de la construction européenne. François Mitterand demande alors à la Commission un rapport pour créer l’Europe des citoyens.

Ce qui bloquait était en fait le financement. L’arrivée de Jacques Delors à la tête de la Commission européenne, rappelle le site Touteleurope.eu, marque en 1985 une nouvelle phase politique sur la question de la coopération dans l’enseignement supérieur. Mais l’argent manque et la France fait partie des États qui ne veulent pas lancer un programme qui pourrait coûter très cher.

La décision de François Mitterand en 1987 de soutenir le programme change la donne et le programme est adopté en même temps que les célébrations du trentième anniversaire du traité de Rome.

Dire donc que l’AEGEE a été à l’origine d’Erasmus est faux, c’est un programme dont l’idée était discutée depuis longtemps, notamment à la Commission européenne. Cette institution présente plutôt Domenico Lenarduzzi, comme inspirateur du programme Erasmus.

Ce dernier était en charge de la politique de l’éducation au sein d’une direction générale de l’exécutif européen. Il a rédigé une partie du rapport contenant les propositions demandées lors du sommet de Fontainebleau.

Pourquoi elle le dit ?

Parce que les étudiants qui ont assisté au déjeuner avec le président de la République en mars 1987 ont sincèrement eu l’impression qu’il s’était passé quelque chose. Franck Biancheri explique dans une vidéo à propos de ce déjeuner qu’à partir du moment où François Mitterand a été interpellé par les étudiants sur le risque que le programme ne voit pas le jour, le président de la République aurait changé totalement d’approche.

Ouest-France écrivait dans son édition du 19 mars 1987 : « le président de la République a reçu à déjeuner une vingtaine d’étudiants européens qui ont plaidé auprès de lui pour un déblocage rapide des programmes d’échanges universitaires entre les pays de la Communauté. Le porte-parole des étudiants a regretté le blocage « pour des raisons financières des programmes d’échanges comme Erasmus par trois pays, la France, la RFA et la Grande-Bretagne ». Il a estimé que 20 à 30 % des étudiants d’Europe souhaiteraient consacrer une année de formation à un séjour d’études à l’étranger. Le président Mitterrand, a-t-il déclaré, a dit « qu’il fallait que les États européens comprennent qu’il convient d’investir dans l’avenir et donc concrètement à travers ce type de programme ».

On était alors en pleine cohabitation entre le président et Jacques Chirac. À un peu plus d’un an de la présidentielle de 1988, François Mitterrand a profité de ce déjeuner, des trente ans du traité de Rome le 25 mars quelques jours plus tard et du salon de l’étudiant du 27 au 29 mars pour dessiner une séquence où il se démarquait clairement de son Premier ministre. Les universités sont à l’époque encore marquées par le décès de Malik Oussekine, étudiant tué par la police lors d’une manifestation contre la loi Devaquet en décembre 1986.

Lors du salon de l’étudiant à Villepinte, François Mitterrand disait ainsi à propos du programme Erasmus qu’il « faut constamment insister pour faire comprendre que ce projet Erasmus doit sortir et que l’on cesse de mégoter sur les millions qui lui sont nécessaires ». 30 ans après, les eurodéputés viennent de demander jeudi 28 mars le triplement des fonds du programme Erasmus +, qui s’élevaient à 15 milliards d’euros pour 2014-2020.

Contactée par Ouest-France, l’équipe de Nathalie Loiseau explique que, d’après ses souvenirs, Franck Biancheri avait également eu « un rendez-vous seul avec François Mitterrand à ce sujet en 1985 ». De plus, le bureau des étudiants de Sciences Po, dont plusieurs membres vont créer par la suite l’AEGEE, aurait eu des réunions sur les échanges universitaires dès la fin 1984 avec la Commission européenne, car l’école de la rue Saint-Guillaume en réalisait depuis 1981.

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