« La politique d’élargissement se poursuit au niveau administratif, mais sans volonté politique »

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Vivien Pertusot, responsable du bureau de Bruxelles de l'Ifri (Institut français des relations internationales) revient sur les perspectives d'élargissement de l'UE. Si les processus d'adhésion se poursuivent, la volonté politique des Etats membres semble avoir disparue après l'adhésion de la Croatie en 2013. 

La commission européenne vient de dévoiler son rapport de suivi annuel sur la politique d’élargissement pour 2014. Quelles en sont les évolutions notables ?

Il y a une évolution certaine entre la politique d’élargissement menée par l’Union européenne depuis l’intégration des pays d’Europe de l’Est en 2003. Avant cela, l’UE voyait davantage sa politique d’élargissement comme un moyen d’étendre la zone de paix en Europe et d’apporter une stabilité au continent et aux pays candidats. Aujourd’hui, le prisme européen de l’intégration a changé. Les 28 accordent davantage d’attention aux progrès et évolutions des pays sur le plan économique, politique et démocratique qu’aux bénéfices de l’intégration européenne.

Reste-il une volonté européenne de poursuivre la politique d’élargissement ?

L’adhésion de la Croatie a marqué un coup d’arrêt à la politique européenne d’élargissement. Aujourd’hui, malgré les processus enclenchés avec plusieurs pays tels que la Serbie, le Monténégro, ou la Turquie, aucun candidat n’a vocation à intégrer l’Union européenne dans les cinq prochaines années. L’appétit européen pour les nouveaux membres est beaucoup plus faible qu’avant.

Cette frilosité est-elle due à un constat d’échec des derniers élargissements ?

L’UE a intégré des pays comme la Roumanie ou la Bulgarie avec qui l’intégration se fait au ralenti. Les problèmes systémiques de corruption ralentissent l’intégration, des dossiers comme celui de Schengen posent encore beaucoup de problèmes, etc. Il y a une véritable réticence générale des Etats membres à faire rentrer de nouveau pays à cause du bilan mitigé des derniers élargissements mais pas seulement. La crise de gouvernance que traverse l’UE joue également beaucoup dans cette volonté de ralentir le processus.

Je ne parlerai donc pas d’échec de la politique d’élargissement mais d’une prise de conscience : l’absence de mécanisme d’accompagnement et de contrôle des nouveaux Etats membres a  par ailleurs mis en évidence l’incapacité de l’UE à assurer un suivi des nouveaux entrants. Quand un pays passe rejoint l’Union, tous les mécanismes mis en place lors de son processus d’adhésion s’arrêtent soudainement.

Pourquoi alors continuer à mettre l’accent sur la politique d’élargissement ?

La politique d’élargissement fait partie intégrante de la vocation et de la mission de l’UE. Mais soyons clair, il y a une Direction Générale de la Commission européenne consacrée à l’élargissement et un commissaire européen dédié, le tchèque Stefan Fule. Dès lors, la politique d’élargissement doit continuer de fonctionner  au moins « administrativement »  même si elle stagne au niveau politique. Dans le document de suivi annuel et de perspectives pour 2014, la Commission précise également que la politique d’élargissement est une des réponses de l’UE à la crise économique. Un argument qui vaut ce qu’il vaut.

Cela n’est-il pas étrange que la Commission ait notamment mis l’accent sur le processus d’adhésion entamé avec la Turquie, alors qu’il est au point mort depuis deux ans et que les résistances des plusieurs gouvernements, dont la France persistent ?

La Turquie est candidate officielle à l’adhésion depuis 2005 et les négociations peinent à avancer pour plusieurs raisons. Le débat sur la vocation européenne de la Turquie est un sujet qui reste ouvert tant au sein de la Commission que chez les Etats membres. Les deux parties poursuivent les négociations mais il y a un réel manque de volonté politique et seul le processus administratif se poursuit à l’heure actuelle.

Globalement la fatigue se fait sentir des deux côtés. Les Etats membres favorables à l’entrée de la Turquie sont déçus du manque d’avancé du pays, sur le respect des droits de l’homme ou des minorités de ces dernières années. Du côté de la Turquie, une lassitude se fait sentir car le pays à fait énormément d’efforts au début des années 2000 pour s’aligner sur les exigences de Bruxelles et n’a pas l’impression d’avoir obtenu de retour de la part de l’UE.

Est-il envisageable que le processus d’adhésion s’arrête tout simplement ?

Le problème de la Commission européenne, c’est qu’elle ne peut pas prendre de position sur le sujet. Elle n’a pas le mandat de revenir sur le statut de candidat de la Turquie.  Elle doit donc poursuivre ses évaluations sur les progrès de la Turquie dans le cadre de son processus d’adhésion, à part si les Etats membres décident d’accorder leurs violons sur le sujet.

De son côté, la Turquie est dans une logique de rapprochement avec l’Union européenne, et un arrêt de la procédure serait perçu comme un véritable rejet des pays européens. Politiquement, la Turquie n’a donc aucun intérêt à prendre la responsabilité d’un arrêt des négociations.

Il semble clair que l’Europe affiche des réserves quant aux élargissements futurs. Mais qu’en est-il des pays candidats ou à vocation européenne ? L’UE est-elle toujours aussi attractive ?

L’Union européenne a perdu en attractivité suite à la crise économique. Mais pas seulement. La politique de voisinage qu’elle a développé présente aussi des insuffisances, car son niveau d’exigence peut-être perçu comme dissuasif pour certains pays. On le voit d’ailleurs dans le Partenariat oriental : la Russie a un boulevard face à l’UE, car elle prend aussi moins de précautions.

La France reste assez discrète sur le thème de l’élargissement ? Est-ce un désintérêt ?

La France est historiquement assez timorée sur l’élargissement de l’UE. Elle n’a jamais vraiment réussi à se positionner dans l’Union élargie mise en place depuis 2003 et l’adhésion des 10 pays membres de l’Europe de l’Est. De plus, l’Hexagone a toujours davantage regardé vers le Sud de l’Europe plutôt que la zone de l’Est ou des Balkans, de qui elle est plus éloignée. Cependant, il n’y a pas d’opposition de principe sur le sujet.

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