«Avec la Turquie, nous envoyons un très mauvais message aux Balkans»

Kati Piri [Wikimedia]

L’intérêt de la Turquie pour l’adhésion à l’UE s’affaiblit. Pourtant l’UE continue de croire qu’elle peut utiliser le processus en tant que levier, s’étonne l’eurodéputé Kati Piri dans une interview à Euractiv Slovaquie.

Kati Piri est une eurodéputée néerlandaise (S&D) et rapporteure du Parlement européen sur la Turquie.

Le président Recep Tayyip Erdoğan a déclaré que l’UE lui avait présenté un nouveau calendrier de 12 mois pour réchauffer les relations. Pourtant, des responsables européens ont exprimé des doutes, assurant qu’aucun délai officiel n’avait été fixé. De quoi parle le président turc ?

Je ne suis pas au courant d’une proposition sur 12 mois. Au printemps 2018, la Commission présentera un rapport d’avancement, c’est-à-dire une évaluation pour voir si les modifications constitutionnelles sont conformes aux critères de Copenhague. C’est peut-être ça qu’ils appellent « une fenêtre d’opportunité de 12 mois ».

Recep Tayyip Erdoğan a affirmé avoir mis la question de la libéralisation des visas à l’ordre du jour lors de rencontres avec des responsables européens. Du point de vue européen, comment travaillent les deux parties sur ce sujet ?

Du point de vue technique, il y a encore cinq critères en cours de discussion. Pendant des mois, des experts de Bruxelles ont conseillé la Turquie sur des sujets comme la lutte anti-terroriste. Même le Conseil de l’Europe a participé.

Il y a deux mois, le ministre Çavuşoğlu a déclaré que les propositions arrivaient. Nous attendons toujours. Elles sont quelque part en Turquie, dans les ministères, car les experts ont déjà échangé leurs avis. Désormais, il s’agit d’une décision politique.

Cependant, la libéralisation des visas est extrêmement importante pour les Turcs.

Est-ce vraiment important, lorsqu’on sait que seuls 10 % des Turcs possèdent des passeports et que le passeport turc est le plus cher du monde ? La libéralisation des visas peut-elle être promue auprès du public turc ?

S’il y a une chose qui peut-être promue, c’est la libéralisation des visas. Le simple fait de pouvoir rendre visite à vos amis et à votre famille ou de pouvoir partir sur un coup de tête à Paris si vous le voulez est synonyme de liberté. La libéralisation des visas donne un sentiment de liberté.

L’union douanière avec l’UE est aussi une question prioritaire et une carotte au bout du bâton.

L’accord sur l’union douanière avec la Turquie est aujourd’hui complètement obsolète puisqu’il a 21 ans. La plupart des accords commerciaux que nous avons avec des pays avec lesquels nous n’échangeons même pas sont beaucoup plus modernes que celui que nous avons avec la Turquie.

Nos économies sont pourtant très interconnectées. Deux tiers des investissements directs étrangers en Turquie proviennent des États membres. La moitié de leur commerce se fait avec l’UE. Et pour nous, la Turquie est un partenaire commercial important avec un grand marché de 80 millions de personnes.

Ce ne sera pas une négociation facile puisqu’elle abordera le domaine des services et celui de l’agriculture. Par ailleurs, le commerce et la Turquie sont deux sujets très controversés en Europe. D’un autre côté, les associations d’entreprises sont fortement intéressées des deux côtés, ce qui est positif.

Les négociations de longue haleine pour la réunification de Chypre ont encore échoué et l’ONU n’est pas capable d’aider à sortir de l’impasse. Vous avez réagi à cette « très triste nouvelle ». Est-ce aussi triste pour la Turquie ?

Récemment, les deux dirigeants de Chypre se sont rendus à New York et ont rencontré le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres. Ils se sont accordés à se réunir à Genève en juillet. C’est le minimum.

Il s’agit d’un processus très compliqué. Nous en sommes à l’étape finale, mais la question est : pourront-ils franchir la dernière et plus difficile étape ?

Qu’en pensez-vous ?

Et bien, j’espère. Il ne s’agit pas que de la Turquie dans ce cas là. Il y a deux dirigeants chypriotes impliqués : un grec et un turc. Je ne dirais pas que la Turquie est le facteur bloquant dans cette situation.

Comme nous avons admis Chypre avant que le pays ne soit réunifié, il nous est difficile d’unir les 28 États membres sur toutes nos politiques envers la Turquie.

Or, il est possible de commencer des négociations sur une union douanière avec une majorité qualifiée, mais on ne peut les conclure qu’à l’unanimité. Toutefois, l’UE peut faire de ces négociations un levier.

Elle ne peut pas se servir du processus d’adhésion, car l’intérêt de la Turquie pour cela faiblit, mais elle peut jouer sur l’économie.

Si les Turcs ne sont plus intéressés par le processus d’adhésion, le Parlement européen s’attend-il à ce qu’Ankara mette un terme aux négociations avec Bruxelles ?

Les Turcs montrent qu’ils ne sont pas intéressés par l’adhésion. Mais l’UE montre aussi qu’elle n’est pas engagée envers la Turquie. Donc la faute repose des deux côtés.

L’UE n’avait certainement pas la même idée de l’avenir pour la Turquie qu’elle n’a pour les Balkans. Voilà pourquoi le processus d’adhésion n’est jamais vraiment devenu un levier pour que des réformes soient entreprises en Turquie.

La meilleure manière de sortir de cette impasse serait que le gouvernement turc dise « ok nous ne sommes pas intéressés par l’adhésion à l’UE », ce qui romprait avec la position turque depuis 60 ans, « mais nous voulons un autre type de partenariat ».

Néanmoins, Ankara ne semble pas prête à dire cela.

L’UE pourrait-elle le dire ?

Nous ne le dirons pas, car les 28 ne peuvent rien dire sur la Turquie. Pour cela, il faut l’unanimité.

Risquons-nous un nouveau blocage des négociations ?

De plus en plus de citoyens européens et turcs sont frustrés et eurosceptiques et disent « si de telles choses se passent dans un pays candidat, comment pouvons-nous encore parler d’intégration dans l’UE ? »

Nous envoyons un très mauvais message aux Balkans, en disant « tant que vous éloignez les migrants de l’Europe et que vous n’introduisez pas la peine de mort, tout ce que vous faites en tant que pays candidat sera accepté ».