L’Occident a toléré la mafia kosovare

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Une ébauche de rapport du Conseil de l'Europe, qui prétend que le premier ministre du Kosovo, Hashim Thaçi, serait un dirigeant mafieux, révèle une vérité que les diplomates reconnaissent dans le privé : l'Occident au Kosovo a favorisé la stabilité à la place de la justice.

Le crime et la corruption, aidés par une telle approche au cours de la dernière décennie, ont découragé les investissements étrangers et laissé le Kosovo parmi les régions les plus démunies de l’Europe.

« Les organisations internationales […] au Kosovo sont en faveur d’une approche politique pragmatique, considérant qu’elles doivent promouvoir la stabilité à court terme à tout prix, sacrifiant ainsi certains principes de justice importants », a écrit Dick Marty, rapporteur pour la commission des affaires juridiques pour l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, dans un projet de rapport.

M. Marty est un libéral démocrate suisse, qui a gagné une certaine notoriété en tant que rapporteur du Conseil de l’Europe sur les transits de personnes menés par les Etats-Unis et les prisons secrètes, notamment en Europe.

Les diplomates disent que l’histoire récente d’un pays qui demeure sous protectorat international montre un pacte faustien pour un nouvel état, au sein d’une région instable ravagée par les guerres ethniques des années 90.

« Vous devez travaillez avec ceux qui détiennent le pouvoir », a déclaré un diplomate européen vétéran, ayant une longue expérience du Kosovo. La stratégie est « la stabilité en premier, ensuite nous regardons tous les autres éléments qui entrent dans la création d’une société ».

Le Kosovo a reçu un montant de quatre milliards d’euros d’aide internationale depuis la guerre de 1999. Ceci, plus les recettes de la privatisation, ainsi que la trafic de drogues et autres fléaux, ont créé d’énormes opportunités pour le crime et la corruption dans un pays peuplé par deux millions de personnes, dont la plupart sont des Albanais ethniques, sans état de droit efficace.

« On y compte beaucoup de voyous, beaucoup d’activités criminelles », déclare William Walker, un ancien diplomate américain qui a présidé la mission Organisation pour la sécurité et Coopération au Kosovo vers la fin des années 90.

« Je blâme la communauté internationale autant que les Albanais. Ils ont l’impression que le PDK représente la stabilité », a-t-il dit du parti du premier ministre Hashim Thaçi, qui s’est classé premier avec un tiers des votes ce dimanche, à l’occasion des premières élections post-indépendance.

Le rapport de M. Marty explique que M. Thaçi a fait office de chef mafieux du crime  pendant la guerre, à la tête d’un groupe qui a commis des assassinats, des passages à tabac, des trafics d’organes et de drogues ainsi que d’autres crimes. Selon certaines sources, le réseau de trafic d’organes opérait également en Albanie, où des prélèvements forcés d’organes avaient lieu.

« M. Thaçi et les autres membres du « groupe de Drenica » sont constamment mentionnés comme acteurs clés dans les rapports de renseignements sur les structures mafieuses du crime organisé au Kosovo », peut-on lire dans le rapport.

Le « groupe de Drenica » est nommé d’après une vallée au Kosovo, cœur traditionnel de la résistance albanaise ethnique à l’oppression serbe pendant le régime de Slobodan Milosevic, et lieu de naissance de l’Armée de libération du Kosovo.

« Nous avons découvert que le « groupe de Drenica » avait pour chef – ou, pour utiliser le jargon des réseaux de crime organisé, pour « boss » – la personnalité politique renommée, peut être la personnalité du KLA la plus reconnue de manière internationale, Hashim Thaçi », selon le rapport.

La Serbie a remis en question les chances de survie politique de M. Thaçi face à ces allégations.

« Je ne sais pas quel genre d'avenir cette personne peut avoir », a dit le ministre serbe des affaires étrangères, Vuk Jeremi?, prenant la parole à Moscou.

L’UE invite M. Marty à fournir des preuves

Maja Kocijancic, porte parole pour la chef de la politique étrangère de l’UE, Catherine Ashton, a déclaré ce mercredi que les services de l’Union « prennaient ces allégations sur les crimes de guerre et le crime organisé extrêmement au sérieux ».

« Si le rapporteur, M. Marty, détient la moindre preuve concrète, nous l’invitons à les présenter aux autorités compétentes », a-t-elle dit, précisant plus tard que celles-ci incluaient la mission de police et de justice de l’UE, EULEX.

M. Kocijancic a également indiqué que M. Thaçi n'était pas « intouchable », ainsi que le suggère son propre entourage, faisant allusion au soutien américain pour l’ancien leader du KLA.

Le règne de la kleptocratie ?

Cet été, la mission de l’Union européenne pour la police et la justice (EULEX) a arrêté le gouverneur de la banque centrale, sur base d’inculpations de blanchiment d’argent, d’évasion fiscale et de corruption.

De plus, un procureur de l’Union européenne a récemment nommé sept suspects en relation avec un réseau international de trafic d’organes. Selon les rapports de presse, au moins l’un d’entre eux détient une position proéminente au ministère de la santé du Kosovo.

« EULEX doit intensifier son activité et tenir ses promesses concernant les arrestations de fonctionnaires publics de haut rang corrompus », a dit l’ambassadeur des Etats-Unis, Christopher Dell, dans un télégramme confidentiel plus tôt dans l’année, publié la semaine passée par WikiLeaks.

Autrement, « nous prenons le risque que notre réforme « état de droit » soit un cuisant échec, et laisse au public l’impression que le gouvernement n’est pas grand-chose de plus qu’une kleptocratie », a-t-il écrit.

Andy Sparkles, chef adjoint d’EULEX, a dit que l’organisation, forte de 1 800 personnes, était consciente des critiques mais qu’elle avait des ressources limitées. « Nous ne pouvons pas absolument tout couvrir. EULEX voudrait avoir plus de succès, avoir un plus grand impact », a-t-il dit.

La tolérance des crimes officiels et de la corruption a laissé le petit pays balkanique plongé dans la pauvreté, près de la moitié de la population étant officiellement sans emploi.

« C’est très sérieux : nous avons une baisse des IDE (investissement direct à l’étranger), nous sommes face à une sérieuse baisse du développement du secteur privé », a dit Muhamet Mustafa, un économiste qui s’est présenté au parlement pour l’un des petits partis de l’opposition.

« Nous avons besoin d’un taux de croissance supérieur à 7% pour faire démarrer l’économie, mais c’est impossible sans IDE et des investissements plus importants dans le secteur privé. »

Des diplomates, qui ne souhaitent pas être nommés, disent qu’ils ont connaissance d’un certain nombre d’allégations de crimes de haut niveau et de corruption au Kosovo, mais voient beaucoup moins de condamnations de haut niveau.

« Le Kosovo a une très mauvaise réputation au niveau mondial, et ne peut par conséquent attirer l’investissement international », a dit un diplomate international.

M. Thaçi a provoqué des froncements de sourcils en construisant une maison de 800 mètres carrés aux abords de la capitale, Pristina. Plus tôt dans l’année, il a déclaré à Reuters qu’il avait contracté un emprunt bancaire pour financer le projet.

Comme d’autres pays émergeant de la chute de la Yougoslavie, le Kosovo aspire à rejoindre l’UE mais devrait être le dernier à être sélectionné. Dans son rapport de 2010 sur les progrès réalisés au Kosovo du mois dernier, la Commission européenne était franche sur le crime et la corruption.

« Les informations disponibles ont révélé des contradictions entre les revenus et les biens des fonctionnaires kosovars seniors », dit le rapport. « Ceci indique que la corruption étendue dans les hauts niveaux persiste au Kosovo. Ce fait n’a pas été suivi par des débats publics ou par des enquêtes des organismes compétents, ce qui révèle un manque indéniable de volonté politique de lutter contre la corruption. »

(EURACTIV avec Reuters. Article traduit de l’anglais par EURACTIV.)

La justice albanaise devrait mener l'enquête en Albanie et l'Union européenne devrait prendre le relais au Kosovo, a déclaré Human Rights Watch.

« La communauté internationale ne peut plus ignorer les allégations crédibles concernant des crimes au Kosovo et en Albanie », a expliqué Kenneth Roth, le directeur exécutif de Human Rights Watch. « Les gouvernements américain et européen doivent demander une enquête rapide, approfondie et impartiale, avec la poursuite des responsables ».

« Les gouvernements américain et européen devrait accorder tout leur soutien financier et politique à EULEX pour qu'il puisse procéder à ces enquêtes difficiles », a ajouté M. Roth. « Washington et Bruxelles devrait expliquer clairement aux autorités kosovares et albanaises que des liens plus étroits dépendent de leur engagement envers la justice ».

Le Kosovo, la plus petite nation des Balkans, a fait sécession de la Serbie en 2008, soit 9 ans après la fin de la guerre de 1998-1999 entre les forces de sécurité de Belgrade et la guérilla de l’ethnie albanaise. Durant les années suivantes, la Kosovo a été sous protectorat international assuré par les soldats de maintien de la pais de l’OTAN.

Après la déclaration d’indépendance du Kosovo le 17 février 2008, la République, forte de 2 millions de personnes parmi lesquels 90 % viennent de l’ethnie albanaise, a mis en place de nombreux attributs étatiques, notamment une nouvelle constitution, une armée, un hymne nationale, un drapeau, des passeports, cartes d’identité et une centrale de renseignements.

La plupart des pays de l'UE, mis à part l'Espagne, la Grèce, la Roumanie, Chypre et la Slovaquie, ont reconnu l'indépendance du Kosovo. Parmi les membres des Nations unies, 69 l'ont reconnu jusqu'ici. 

En octobre 2009, les Nations unies ont approuvé la requête de la Serbie demandent à la Cour international de justice (CIJ) si la session du Kosovo de la Serbie était légale. Le 22 juillet 2010, la CIJ a rendu son arrêt, qui était fortement ambigu, mais a tout de même déclaré que le Kosovo n'avait pas violé le droit international en déclarant sa sécession de la Serbie (EURACTIV 23/07/10).

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