Le Kosovo jette une ombre sur la visite « historique » de l’Albanie à Belgrade

Edi Rama [Tomislav Medak/Flickr]

C’était la première fois en 68 ans qu’un premier ministre albanais se rendait à Belgrade. Cette visite, qui aurait dû revigorer les relations entre les deux pays et envoyer un signal fort à l’UE, semble au contraire avoir ravivé les tensions. Un article d’EURACTIV Serbie.

Il est apparu dès les premiers instants de la visite du premier ministre albanais, Edi Rama, que Belgrade et Tirana ne parviendraient pas facilement à mettre de côté leur différend concernant le Kosovo, malgré la bonne volonté des deux parties et les encouragements de l’Union européenne. 

La visite officielle du premier ministre albanais a été marquée par une flambée de la polémique sur l’indépendance du Kosovo, avec toutes les tensions qui l’accompagnent. Edi Rama et son homologue serbe, Aleksandar Vu?i?, se sont néanmoins déclarés prêts à coopérer, et Aleksandar Vu?i? a été officiellement invité à Tirana.

Le 10 novembre, à Belgrade, Edi Rama a pourtant clairement exprimé l’opinion albanaise en déclarant que le Kosovo était un État indépendant de fait et que la Serbie devait accepter cette réalité inaltérable. Une déclaration qualifiée de provocation par certains politiques serbes et d’incident diplomatique par le gouvernement.

>> Lire : Le spectre du Kosovo complique l’adhésion de la Serbie à l’UE 

« Nous pouvons parler d’approches différentes, mais je pense que cela ne doit pas nous empêcher de dire la vérité », a insisté Edi Rama lors d’une conférence de presse commune. Il a ajouté que l’indépendance du Kosovo avait un effet positif dans les Balkans.

Aleksandar Vu?i? a rétorqué que son homologue albanais et lui-même avaient à l’évidence des opinions très différentes sur le statut du Kosovo, mais que la réalité était que « le Kosovo est une région serbe ». « Et je suis heureux de répéter cela en présence du premier ministre albanais », a-t-il poursuivi.

Le premier ministre serbe a repris la parole devant la presse après la rencontre. « Je regrette qu’Edi Rama ait saisi cette occasion de parler d’un sujet sur lequel nous ne nous étions pas mis d’accord, mais je ne peux laisser personne humilier la Serbie ».

La déclaration d’Edi Rama a aussi fait des vagues en Serbie et dans le nord du Kosovo, une région habitée par des Serbes. Selon le service de presse d’Aleksandar Vu?i?, c’est à cause de ce genre de déclarations que le président serbe Tomislav Nikoli? refuse de rencontrer le premier ministre albanais.

 La situation a été compliquée davantage par l’absence de sous-titres dans la diffusion de la conférence de presse commune des deux premiers ministres sur la chaîne publique serbe RTS. Les propos d’Edi Rama n’ont donc pas pu être compris en Serbie. RTS fait état de problèmes techniques et a annoncé que la déclaration serait retransmise avec une traduction à une date ultérieure.

Une coopération qui reste importante

 Les discussions entre Aleksandar Vu?i? et Edi Rama se sont toutefois poursuivies et les deux premiers ministres se sont déclarés favorables à des relations plus étroites. Aleksandar Vu?i? a ainsi déclaré que son pays ferait tout pour faire progresser les relations entre les deux États, malgré les propos fâcheux d’Edi Rama.

 Selon le premier ministre albanais, la Serbie et l’Albanie devraient s’affranchir du passé et se tourner vers l’avenir, avec l’aide de l’Europe. Il accueille avec enthousiasme la reprise du dialogue entre Belgrade et Pristina, capitale de fait du Kosovo et souligne le rôle de son homologue serbe, qui aurait « grandement contribué » au succès de cette entreprise.

Aleksandar Vu?i? souhaite par ailleurs voir une augmentation des échanges commerciaux entre les deux pays et la visite de potentiels investisseurs serbes en Albanie. Edi Rama a de son côté souligné l’importance d’une coopération économique entre Belgrade et Tirana, ainsi qu’avec tous les autres États de la région.

Le premier ministre serbe a ajouté qu’il travaillait, avec son homologue albanais, à un accord permettant aux citoyens des deux pays de traverser la frontière simplement munis de leur carte d’identité.

Un traité d’assistance mutuelle dans la prévention, l’investigation et la suppression des délits de douane et un protocole d’accord sur la coopération dans le domaine de la jeunesse ont été signés lors de cette visite « historique ». Un accord sur la reconnaissance des diplômes devrait également voir le jour très prochainement.

Des avis partagés

L’UE a encouragé la rencontre et souhaite à présent que les relations entre les deux nations se réchauffent. Bruxelles a ainsi rappelé que la coopération régionale était un aspect essentiel de l’intégration européenne des Balkans occidentaux.

>> Lire : L’UE accorde à l’Albanie le statut de candidat à l’adhésion 

De ce point de vue, la visite d’Edi Rama à Belgrade constitue une étape importante dans l’histoire des liens qui unissent les deux pays, renchérit un fonctionnaire européen. « Nous applaudissons le courage politique des deux premiers ministres dans l’organisation d’une rencontre délicate par définition, affirme un communiqué de presse écrit par la porte-parole de Federica Mogherini, haute représentante de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité.

Nous voyons cette visite comme une nouvelle phase des relations serbo-albanaises et espérons que les deux premiers ministres continueront à construire sur les bases jetées lors de cette visite, afin d’assurer une évolution continue des relations. »

Vue de Pristina, la visite a également été vantée comme une première étape vers une amélioration des relations serbo-albanaises.

Hashim Thaci, premier ministre du Kosovo, a déclaré avoir apprécié la déclaration d’Edi Rama sur la nécessité de « reconnaître la réalité d’un Kosovo indépendant », ses encouragements quant à la reprise du dialogue entre Belgrade et Pristina, ainsi que la solidarité qu’il a exprimé vis-à-vis de ses compatriotes albanais vivant dans le sud de la Serbie.

À Belgrade, on affirme au contraire que cette visite n’a pas eu l’effet escompté, puisqu’elle « n’a pas donné l’impulsion » nécessaire à une évolution des relations entre l’Albanie et la Serbie, et qu’Edi Rama a abusé de l’hospitalité de son hôte.

Les minorités, richesse culturelle ou source de tension ?

Le 11 novembre, Edi Rama s’est rendu dans des municipalités du sud du pays, qui sont habitées par des Albanais et a été accueilli par quelques milliers de personnes à Presevo. D’importantes mesures de sécurité avaient été prises pour cette visite.

Le premier ministre albanais a déclaré que ses conationaux vivant dans le sud de la Serbie jouissaient d’encore moins de droits que les Albanais du Kosovo, mais qu’il soutenait le dialogue entre les habitants de la région et les autorités serbes, qui doit permettre de régler des problèmes locaux, liés entre autres aux infrastructures et à l’éducation.

« L’Albanie soutient la résolution des problèmes de la vallée de Presevo, une étape essentielle du chemin qui mènera la Serbie à une association avec l’UE, et ne permettra pas que les Albanais de cette région soient assimilés », a-t-il affirmé.

Le ministre des affaires étrangères serbe, Ivica Da?i?, a réagi à la déclaration d’Edi Rama au sujet des droits des Albanais du sud de la Serbie en qualifiant ce genre de messages d’absurdes. Outre le fait que le premier ministre albanais n’est selon lui absolument pas compétent pour se prononcer sur la question, Ivica Da?i? riposte en soulignant la situation des Serbes vivant en Albanie qui ont été « albanisés », selon lui.

Le premier ministre albanais Edi Rama a effectué une visite officielle à Belgrade, une première depuis la visite d'Enver Hoxha en ex-Yougoslavie en 1946, qui avait été suivie d'un bref rapprochement des deux pays. Deux ans plus tard, ces relations avaient cependant été suspendues après que la République fédérative socialiste de Yougoslavie se soit distanciée de Moscou.

Ce n'est qu'en 1971 que de réelles ambassades furent dépêchées. Dix ans après, l'Albanie soutenait les tendances séparatistes des Albanais du Kosovo.

Les relations diplomatiques entre les deux pays furent a nouveau suspendues en 1999, durant les bombardement de l'ONU en ex-Yougoslavie avant d'être rétablies après la chute du régime de Slobodan Miloševi? et le changement de gouvernement serbe en 2000.

En 2008, le Kosovo a déclaré son indépendance vis-à-vis de la Serbie, engendrant un gel des relations jusqu'à la visite du ministre des affaires étrangères albanais Ilir Meta à Belgrade en 2010.

>> Lire :  Ilir Meta : la Serbie et le Kosovo devraient se rencontrer sans drapeaux 

La visite d'Edi Rama, initialement prévue pour le 22 octobre, a dû être reculée suite à l'incident du match de football entre la Serbie et l'Albanie.

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